Le désert ne nous a pas accueillis avec de grandes dunes.
Il s'est révélé autrement. Au moment de plier la tente.
Dans le silence.
Dans la poussière qui s'infiltre partout.
Dans un petit lézard qui file entre les pierres.
Quelques centaines de mètres à pousser les vélos, puis soudain, un battement d'ailes. Une colonie entière d'oiseaux s'élève devant nous. Comme si le désert prenait soudain son envol. Hier encore, nous avions le sentiment d'entrer dans un monde presque vide.
En réalité, nous commencions seulement à apprendre à le regarder.
Quelques kilomètres plus loin, nous atteignons enfin les formations rocheuses que nous poursuivions depuis la veille. Leurs formes insolites donnent libre cours à l'imagination. Des pierres semblent suspendues en équilibre, surgissant au milieu de ces paysages lunaires.
Puis, comme surgissant du paysage lui-même, un lièvre bondit hors de son terrier avant de disparaître entre les roches rouges.
20 km dans les jambes et la chaleur est bien présente. Pourtant, il n’est que 8 heures du matin. Nous nous arrêtons déjeuner. Fibie déjà cherche de l’ombre.
Puis un ovoo attire notre regard. Nous marchons dans le sable, pour aller à la rencontre des rubans qui flotte dans le vent.
Nous enfourchons à nouveau nos vélos. Sans vraiment nous en rendre compte, nous grimpons vers un col. Dans ces paysages immenses, il est impossible de percevoir la pente. Seule notre vitesse nous révèle que nous montons.
Autour de nous, les rideaux de pluie apparaissent déjà. Le ciel s'assombrit par endroit.

Au loin, des silhouettes. Elles avancent lentement. Paisiblement.
Des chameaux.
Des chameaux de Bactriane.
Nous nous arrêtons longtemps.
Les voir ici, dans leur royaume, est un privilège. Une rencontre qui ne nous est pas due. Un instant offert par le vivant.
C’est aussi pour cela que nous parcourons le monde avec nos filles : pour leur offrir la chance de vivre ces rencontres improbables. Celles qui s’offrent à nous lorsque nous prenons simplement le temps d’habiter le monde.
Le désert nous accueille. Nous entrons ses paysages lunaires.
Lorsque nous atteignons enfin le puits suivant, les premiers éclairs déchirent le ciel. Quelques secondes plus tard, la grêle s'abat sur nous. De gros grêlons. Violents.
À côté du puits, il y a une petite cantine. Nous nous y réfugions. Comme si elle nous attendait. Un homme nous y accueille avec un immense sourire. Le thé salé arrive presque aussitôt. Le rire éclate, partagé, y compris par notre hôte, surpris de voir surgir des enfants à vélo au milieu de nulle part. Ici, les voisins s’appellent le vent.
L'atmosphère devient immédiatement légère. Au moment de partir, ils refusent que nous payions. Mais ce n'est pas cela qui nous touche. C'est leur manière de nous accueillir. Comme si notre présence était un cadeau.
Souvent, les paysages les plus rudes nous ont ramenés vers les hommes. Et c'est là que commençait parfois la véritable difficulté. Ici, c'est tout l'inverse. Au cœur d'une terre immense, isolés avec presque rien, ils nous offrent ce qu'ils ont de plus précieux.
Leur chaleur. Leur simplicité. Leur confiance.
Je sens les larmes monter. Les filles aussi. Nous étions venus chercher de l'eau. Nous repartons avec bien davantage.
Nous reprenons la route le cœur un peu plus léger. Comme si cette rencontre, au bord d'un simple puits, nous avait offert bien plus qu'un thé salé. Une bouffée de confiance. En l'humanité. En la vie.
Nous n'aurons pourtant pas le temps de savourer longtemps cette douceur. Très vite, le ciel s'assombrit. Le vent se lève. Puis la tempête nous rattrape. Cette fois, impossible de lui échapper.
La route plonge pendant près de cinq cents mètres de dénivelé. Nous devrions presque nous laisser glisser. Pourtant, le vent nous arrête net. Chaque mètre de descente se transforme en combat. Il souffle droit dans nos visages, comme s'il refusait de nous laisser passer.
La pluie arrive à son tour. Une pluie glacée qui engourdit peu à peu nos mains. Nos doigts deviennent si froids qu'il devient difficile de freiner ou de changer de vitesse. L'orage semble avancer avec nous. Le ciel devient immense. Les rideaux de pluie s'étirent jusqu'à l'horizon. Dans cette démesure, nous nous sentons tout petits.

Puis, enfin, au bout de la descente, le ciel s'éclaircit. Nous avons traversé le front. Nous nous arrêtons, trempés jusqu'aux os. Le soleil réapparaît timidement et réchauffe peu à peu nos vêtements, nos mains, nos visages.
À peine le temps de terminer notre repas que le ciel s'assombrit de nouveau. Les rideaux noirs reviennent. Cette fois, de tous les côtés.
Nous enfourchons aussitôt les vélos.
Pourtant, tout a changé. Le vent souffle enfin dans notre dos. Comme si l'orage avait décidé de nous accompagner plutôt que de nous retenir. Nous roulons à la lisière du front, si près de lui qu'il semble vouloir nous happer dans ses paysages sombres.
Peu à peu, nous le laissons derrière nous. Devant, les terres redeviennent sèches. Le ciel retrouve sa lumière.
Quelques heures plus tard apparaît le lac Khyargas. Immense. Son eau salée semble se confondre avec l'horizon.
La chaleur est désormais écrasante. Après des jours de froid, c'est presque irréel. Fibie n'a plus qu'une idée en tête :
— On va se baigner ?
Nous installons la tente avant que Xavier ne reparte avec les filles, les vélos allégés de leurs sacoches.
Le lac paraît tout proche. À peine quelques minutes. Ou du moins, c'est ce que nous croyons.
Une heure plus tard, le lac semble toujours aussi loin. Le sable remplace peu à peu la piste. Les roues s'enfoncent. Il faut pousser les vélos de plus en plus souvent.
— C'est le cours d'estimation des distances ! lance Xavier en riant.
Dans ces immensités, tout paraît proche.
Jusqu'au moment où l'on commence à marcher.
Ils finissent par rentrer sans avoir atteint l'eau. La baignade attendra encore un peu.
Céline, Xavier, Nayla et Fibie
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