Le contact humain ici est une chaleur immédiate, un feu qui prend sans qu’on l’allume. Nous naviguons entre deux mondes. D’un côté, les Kazakhs : des enfants qui jaillissent de l’eau, riant, nous saluant d’un « Salam Alekum » lancé comme une offrande, tandis que leur amis nous apprennent en même temps la langue gutturale de l’Altaï, l’Altaiiski, sonore et profond. De l’autre, les Russes. Avec eux, nous redécouvrons des gestes oubliés, si communs qu’ils en deviennent bouleversants. On nous serre la main. Pour Xavier, ce simple acte est un choc. Après des années au Japon, où l’on s’incline pour saluer, où le corps se courbe par respect, voici que la main se tend, ferme, directe. C’est un retour au physique pur : le regard planté dans le regard, la pression des doigts qui affirme une présence, une force qui relie. Ce n’est pas juste un salut, c’est une reconnaissance. Autour de ces poignées de main, les discussions s’ébauchent, portées par nos quelques mots de russe hésitants....
Soudain, la lumière bascule. Le ciel se ferme, noir d’encre. Un front massif avance, engloutissant les montagnes une à une, comme si le monde était dévoré par un océan ténébreux. Puis, la déchirure : des éclairs zèbrent la voûte, lignes blanches et crues qui lacèrent l’obscurité. Le tonnerre roule, un grondement grave qui fait vibrer la steppe entière jusqu’aux cimes lointaines. Le lac, turquoise et lisse, vire au noir. Ses vaguelettes se hachent. L’eau est tourmentée. Et le vent s’en mêle. Ce n’est pas une brise, c’est une meute. Dans ce paysage sans frein, il s’emballe, galope comme les chevaux sauvages, nous coupant le souffle, nous clouant au sol. Puis le déluge s’abat : une pluie glaciale, horizontale, cinglante. Nous marchons sur un permafrost géant, où la moyenne annuelle oscille au-dessous de zéro. Le matin, il gèle presque ; le soleil, à 2000 mètres, brûle vite. Mais quand le front est là, le froid mord la peau, violent. La tempête dure, indifférente, lancinante. Puis s’éloign...