Soudain, la lumière bascule. Le ciel se ferme, noir d’encre. Un front massif avance, engloutissant les montagnes une à une, comme si le monde était dévoré par un océan ténébreux. Puis, la déchirure : des éclairs zèbrent la voûte, lignes blanches et crues qui lacèrent l’obscurité. Le tonnerre roule, un grondement grave qui fait vibrer la steppe entière jusqu’aux cimes lointaines. Le lac, turquoise et lisse, vire au noir. Ses vaguelettes se hachent. L’eau est tourmentée. Et le vent s’en mêle. Ce n’est pas une brise, c’est une meute. Dans ce paysage sans frein, il s’emballe, galope comme les chevaux sauvages, nous coupant le souffle, nous clouant au sol. Puis le déluge s’abat : une pluie glaciale, horizontale, cinglante. Nous marchons sur un permafrost géant, où la moyenne annuelle oscille au-dessous de zéro. Le matin, il gèle presque ; le soleil, à 2000 mètres, brûle vite. Mais quand le front est là, le froid mord la peau, violent. La tempête dure, indifférente, lancinante. Puis s’éloign...
Il y a des lieux qui ne s’offrent qu’à ceux qui savent ralentir. Kosh Agach en fait partie. Après des semaines à pédaler à travers des steppes infinies et des montagnes qui s’élance vers le ciel, nous voici cloués au sol par le plus doux des hasards : une cabane en bois, toute neuve, à l’écart du village, avec eau courante et électricité. Un petit camp tenu par une jeune famille kazakhe nous accueille. Aigul, un bébé de huit mois, se blottit contre la maman, qui nous sourit en nous tendant les clés comme on offre un trésor. « Installez-vous. » Dès le premier soir, les sacs à peine vidés, nous savons que nous allons nous poser. Vraiment. À cinq cents mètres de là, un lac turquoise, lissé comme un miroir mais bien vivant. Ses eaux claires et profondes reflètent le défilé des nuages, tandis que ses berges herbeuses accueillent les chevaux et les vaches du coin. Chaque jour, nous y plongeons. L’eau est fraîche, d’une fraîcheur qui réveille les muscles endoloris et lave les kilomètres avalé...