Nous déposons nos vélos, nos sacoches. Nous laissons derrière nous ce qui nous a poussés à rouler encore et encore. Lentement, je ressens mon corps prendre sa pleine expansion, comme si je pouvais à nouveau respirer. Cette pause s’est imposée comme un doux murmure à écouter, comme un silence qui demandait présence. Avec l’inertie, c’est tellement facile de poursuivre, de ne pas sentir ce que le corps souligne. Cette tension dans la mâchoire, la fatigue de nos membres, les muscles tendus. Puis, un soir, c’est devenu un besoin. Alors on a accepté l’invitation. Soudain nous nous sentons exactement là où nous sommes censés être. Parmi les hautes cimes de l’Altai, dans ce monde sauvage qui s’étire au-delà de notre regard. Comme un passage subtil, nous avons glissé dans la puissance de ce lieu. On se sent pétiller, les rires résonnent dans le vent, et surtout une vague de sérénité se dépose dans nos corps. Elle fait écho à cette douceur kazakhe que nous ressentons sans pouvoir la nommer. Et...
On regarde la carte. Une fois encore. Va-t-on vraiment monter vers le nord alors que l'hiver sibérien peut s'installer d'un coup, que les feuilles jaunissent à vue d'œil, que nous roulons contre les vents dominants et qu'ils doivent justement tourner lorsque nous atteindrons le nord pour redescendre vers le sud ? Vraiment ? On reprend la carte, on cherche une petite route qui nous ferait gagner quelques kilomètres. Car passer par l'Altai, c'est un détour de huit cents kilomètres. Ce n'est plus un détour. C'est un autre itinéraire. Un autre voyage. En plus, il y a les montagnes à traverser, la fatigue qui commence à se faire sentir. Les ours bruns, dont la population a triplé en quelques années. Les tiques, porteuses de l'encéphalite sibérienne. Pourtant, cette idée est apparue comme tant d'autres cette année : un flash, une intuition furtive, une route qui s'illumine sur la carte, une frontière que l'on pensait fermée et qui s'ou...