Les premiers bâtiments d’Ayagoz apparaissent. Cette petite ville marque une étape, la fin de notre progression plein sud. Après une longue portion de route neuve, nous sommes surpris par l’état des rues de la ville. Par endroit, de petites allées de terre serpentent entre d’anciens immeubles, dont les cages d’escalier sont restées brutes. Le contraste est saisissant.Nos corps sont fatigués. Nous avons enchaîné les longues journées à vélo, et notre visa expire bientôt. Pourtant le vent nous porte à travers les steppes. Nous volons littéralement à travers le paysage qui défile. C’est enivrant.
Le vent devrait encore nous être favorable ces prochains jours. Nous pouvons enfin nous offrir une journée de repos avant la frontière, alors que nous pensions devoir pédaler sans relâche jusqu’au bout.
Nous rencontrons Malnur, qui nous invite à manger dans un restaurant kazakh. Quel bonheur de retrouver une cuisine aussi généreuse ! Un incroyable plat de champignons à la crème, du poulet mariné, des frites, des lagmans… Des saveurs et une cuisine que nous n’avions plus goûtées depuis longtemps. Puis le thé au lait, et l’Amin : les mains qui glissent sur le visage dans un dernier geste de gratitude.
Nous nous perdons ensuite dans l’animation du marché. Des centaines de stands se côtoient. C’est véritablement le cœur de la ville, un lieu où l’on trouve presque tout, même si, dans ce bazar foisonnant, dénicher précisément ce que l’on cherche relève parfois du défi.
Nous sommes touchés par cette effervescence, par la vie qui circule entre les étals, les échanges avec les marchands, les visages qui se croisent. Il y a là quelque chose qui nous plaît profondément : ce lien avec la communauté, cette vie quotidienne qui se déploie simplement, dans une animation tranquille.
Nous quittons Ayagoz avec de nouvelles réserves d’eau. Comme souvent, deux vaches à eau de 20 litres prennent place sur nos porte-bagages avant. Quarante kilos supplémentaires à transporter à travers ces terres gigantesques. Et pourtant, ce poids fait désormais partie de notre quotidien. Nous reprenons la route sous un ciel gris, dans un froid mordant et un vent puissant, avec bonnet et gants. Bientôt, nous bifurquons en direction de la Chine, sur une petite route. Nous laissons derrière nous la route neuve et ses camions, dont l’un vient de se renverser dans un virage particulièrement serré.
Peu à peu, nous retrouvons les petits villages, cette fois bien kazakhs. Les arbres portent les couleurs de l’automne. De petites maisons blanches et bleues ponctuent les rues, des troupeaux de chevaux galopent avec nous. Puis, comme toujours, les villages s’effacent et la steppe reprend toute sa place.
À perte de vue, elle s’étire, immense, presque infinie. Nous roulons vers l’est. Et sur notre gauche, les montagnes s’élèvent à près de 3 000 mètres.
À la sortie du village suivant, un homme s’arrête près de nous. Il porte un grand sac de provisions et le tend aux filles, simplement, sans raison particulière. Un geste spontané, Quelle générosité, quel accueil.
Il y a quelque chose, au Kazakhstan, qui nous touche au plus profond. Au cœur de cette terre qui s’étire à l’infini, où les conditions peuvent être si rudes ; le froid glacial, les tempêtes de vent, le sol desséché par la chaleur estivale ; nous rencontrons une douceur qui nous surprend sans cesse.
Le paysage est austère, vaste, aride, indompté. Et pourtant, quelque chose y vibre. Une force tranquille, une douceur qui ne s’oppose pas à la rudesse de la terre, mais semble en émerger.
Cette immensité nous confronte à quelque chose de brut, de presque sauvage. Et, au milieu de cette rudesse, les gestes humains nous touchent avec une intensité particulière. Les gestes sont simples : un repas partagé, quelques mots échangés, un cadeau offert aux filles.
Le Kazakhstan continue de nous porter sur ses ailes de gratitude.
Nous roulons encore et encore. Le froid de ce matin nous rappelle que l’hiver sibérien approche. Après une nouvelle journée de cent kilomètres, nous montons la tente dans un vaste champ couvert de chaume. Une journée qui n’aura pas été de tout repos, avec une crevaison pour Fibie : une barre de métal de quinze centimètres avait traversé son pneu ! Heureusement, le chocolat kazakh nous avait redonné quelques forces pour poursuivre.
Plus que trois jours avant l’expiration de notre visa. Le compte à rebours est bien réel. Et puis, au-dessus de l’horizon, la lune se lève. Une boule blanche, immense, presque irréelle dans le ciel du soir. Nous nous arrêtons pour la regarder. Pendant quelques instants, il n’y a plus que cette lumière et l’étendue silencieuse autour de nous.
Le lendemain, nous repartons pour une nouvelle longue journée. Nous sommes fatigués, mais quelque chose nous pousse à poursuivre cette traversée. Ce n’est pas seulement la nécessité d’atteindre la frontière à temps. Il y a aussi cet élan intérieur, ce besoin presque organique de continuer à avancer. Nous nous sentons étonnamment vivants.
Ces derniers mois passés autour de l’Altaï, au milieu de paysages gigantesques et enivrants, semblent avoir déplacé quelque chose en nous. Comme si l’espace intérieur s’était peu à peu agrandi, ouvert, dilaté. Nous avons traversé des terres infinies, respiré leur silence, affronté leurs vents, ressenti leur puissance. Et quelque chose de ces paysages continue de vivre en nous.
Nous sommes fatigués, oui, mais nous nous sentons aussi portés, nourris par tout ce que nous avons traversé. Comme si cette immensité extérieure avait ouvert en nous un espace nouveau, plus vaste, plus libre.
Nous poursuivons notre route, avec la frontière devant nous et l’Altai derrière nous. Et cette sensation profonde d’être pleinement vivants, portés par quelque chose qui nous dépasse.
Celine, Xavier, Nayla et Fibie
- Suivre ce blog -
_____________________________________
Suivez-nous également sur:











Commentaires
Enregistrer un commentaire
Merci pour votre message.