Il fait de plus en plus froid. Le soir, nous enfilons nos doudounes et nous réfugions dans la tente, tandis que la nuit tombe chaque jour un peu plus tôt. Heureusement, le vent nous pousse.Nous voici de nouveau dans les steppes dorées. Nos souvenirs de ces immensités sont teintés de longues traversées, parfois monotones. Pourtant, cette fois, quelque chose nous touche dans ces paysages, jusque dans leurs détails les plus discrets. Les ombres dessinées par les arêtes des montagnes, comme si la terre prenait vie. Le souffle du vent qui balaie les grandes herbes jaunes. L’odeur de l’armoise lorsque nous nous arrêtons pour manger.
Peut-être que toute cette traversée depuis la Mongolie a transformé notre regard. Nous nous arrêtons désormais sur des détails qui nous auraient échappé autrefois : le rouge écarlate de quelques plantes, probablement des suédas salés, un aigle qui s’élance au-dessus de nous dans un vol majestueux, le bruissement de ses ailes, les bandes blanches de sel qui apparaissent sur le sol.
Peut-être aussi que ce sont les petits villages, avec leurs maisons blanches et bleues et leurs ânes. Ou les troupeaux de chevaux qui galopent à nos côtés.
Et puis il y a simplement cette immensité, qui nous laisse tant d’espace pour respirer, rêver et nous réinventer.
Depuis quelques jours, nous longeons une voie ferrée. De gigantesques trains passent par moments, leurs wagons semblant ne jamais finir. En contraste, les petites gares qui ponctuent la ligne paraissent désertées, comme oubliées au milieu de ces immensités. Mais ce sont surtout les montagnes qui attirent notre regard.
Plus tôt, nous avions découvert des sommets aux pointes rocheuses, dressées vers le ciel au-dessus des steppes. À présent, le paysage change. Les montagnes s’étirent en longues chaînes, leurs arêtes faisant apparaître des ombres spectaculaires sur les pentes. Comme souvent, j’ai la sensation de distinguer des visages ridés dans la roche, peut-être ceux des esprits qui habitent ces territoires. Leurs traits semblent se dessiner dans les reliefs, puis disparaître à mesure que nous avançons.
Ici, la terre est habitée, comme si de puissants gardiens veillaient sur elle. Ainsi, choisir un lieu pour dormir n’est plus seulement une question de logistique. C’est quelque chose que nous ressentons. Au fil de ces seize années de voyage, nous avons appris à nos dépens qu’un endroit pouvait sembler parfait au premier regard et nous réserver pourtant une nuit interminable.
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Maintenant, nous prenons le temps de nous arrêter, d’observer les reliefs, de sentir le vent, de laisser nos regards parcourir les collines. Certains endroits nous attirent plus que d’autres, sans que nous sachions toujours pourquoi. Souvent, nous nous sentons appelés vers les hauteurs, là où la vue s’ouvre sur les steppes.
Alors, nous avançons encore un peu, jusqu’à trouver ce lieu qui semble nous attendre. Nous nous y installons presque avec délicatesse, comme si nous entrions dans un espace qui ne nous appartient pas tout à fait. Et chaque fois, avant d’y monter notre tente, nous prenons un instant pour demander à la terre la permission d’y passer la nuit.
Pour le moment, le vent nous pousse. Nous avalons les kilomètres : plus de cinquante avant midi, puis autant que possible dans l’après-midi.
Nous nous arrêtons dans un petit village. Peu à peu, nous retrouvons une culture kazakhe plus présente. Les petits chapeaux portés par les hommes, la langue qui peu à peu remplace le russe, les visages qui nous rappellent l’Asie centrale.
Nous nous arrêtons pour manger un samsa, un pain fourré à la viande de mouton, qu’un homme fait cuire dans son tandour. Puis nous découvrons le marché. Un bidon rempli de mûres attire notre attention. Nous n’hésitons pas longtemps.
Mais ce qui nous attend va bien au-delà de ces fruits. Trois hommes viennent nous parler. Et tous trois nous offrent quelque chose : des bananes, du pain et du chocolat kazakh. Nous qui avions parfois été surpris par le peu de sourires dans les petites épiceries, nous recevons une hospitalité inégale. Cette générosité nous touche profondément. Une fois encore, nous découvrons la douceur du Kazakhstan. Malgré les conditions, malgré le vent, malgré ces étendues gigantesques, nous sommes sous le charme.
Nous allons ensuite chercher de l’eau aux pompes installées le long des ruelles. Nayla et Fibie s’activent pour remplir nos réserves. Un geste devenu naturel, qui fait désormais partie de leur quotidien, avant de reprendre la route.
Au milieu de ces steppes dorées, une mosquée apparaît au loin. Elle semble flotter dans le paysage, presque irréelle, comme un mirage. Je l’imagine un instant, veillant sur ces terres comme le dernier vestige d’un ancien royaume de sultan.
Soudain, un éclair me traverse l’esprit. Octobre… La Chine ne célèbre-t-elle pas une fête nationale à cette période ? La frontière est-elle ouverte ? Il faut vérifier.
Après quelques recherches, Xavier relève les yeux vers moi.
« La frontière est fermée. Nous venons de perdre deux jours. »
La perspective d’une journée de pause s’envole. Il nous faut désormais compter sur une moyenne de 75 kilomètres par jour pour arriver à temps.
Allons-nous tenir le rythme ? Le vent va-t-il tourner ? Le froid va-t-il s’installer ?
Une rencontre joyeuse vient pourtant alléger cette journée. Au bord de la route, un apiculteur apparaît avec son camion. C’est un nomade qui déplace ses ruches au fil des paysages kazakhs, des forêts d’épicéas jusqu’aux grandes steppes couvertes d’armoises.
Il nous fait découvrir quatre miels, quatre couleurs, quatre saveurs étonnantes. Nous choisissons le plus sombre, qu’il nous présente comme particulièrement bénéfique pour l’immunité. Son goût est boisé, profond, avec des notes florales qui se révèlent en bouche.
Aujourd’hui, les steppes attendront. Pour un instant, les kilomètres s’effacent. Cette rencontre inattendue vient ouvrir une parenthèse dans notre course vers la frontière. Nous prenons le temps du partage avant de nous installer à ses côtés pour la nuit, au sommet d’un petit mont. Devant nous, le paysage s’étend à perte de vue et le ciel s’embrase de couleurs flamboyantes.
Celine, Xavier, Nayla et Fibie
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