4 °C. Nos doigts sont gelés. Nous arrivons à la frontière kazakhe avec les froids sibériens déjà en tête. Un baraquement en construction, des hommes en vêtements de camouflage militaire et de grands sourires.
Bienvenue au Kazakhstan. Nous y sommes déjà.
« C’est beau ! » s’exclame Fibie. « Tout ce jaune ! »
D’emblée, le Kazakhstan dévoile ses steppes or infinies, des montagnes aux allures de visages de vieillards ridés, sous un ciel bleu pastel, couleur de son drapeau.
L’arrivée dans le premier village offre un accueil incroyable. Une petite dame, émue de notre passage, nous serre dans ses bras. Un vrai câlin comme Nayla les aime. Cela fait longtemps.

Dans une quincaillerie, un homme paie nos achats. Les sacoches se remplissent de halva, une pâte de tournesol sucrée, de fromage fumé et de pain noir.
“Où se trouve la pompe à eau?”
La femme nous ouvre la porte de sa maison kazakh blanche et bleue. Après avoir traversé la cour intérieure, nous repartons avec de l’eau et des kuruts, ces boules de yaourt séché.
Plus loin, vers quelques habitations, nous montons le camp, bercés par les cris des enfants et le passage des bergers menant leurs troupeaux de vaches et de chevaux. Et au milieu du village, la mosquée veille.
Puis le lendemain, le décor change brusquement. Les quelques arbres qui bordent la rivière disparaissent subitement. Le retour dans les steppes désertiques s’impose. Un paysage long et immense, encadré de montagnes de chaque côté.
Soudain, des oiseaux bleus apparaissent, magnifiques reflets furtifs sous les exclamations des filles. Les rolliers d’Europe. Et avec eux, quelque chose que l’on avait presque oublié: un petit ruisseau limpide et un espace pour se poser près des arbres. Cela paraît tout simple, pourtant l’eau qui coule à nos côtés est un joyeux murmure.
Une légèreté nous saisit immédiatement au Kazakhstan. Quelque chose dans l’air semble plus doux. Et dans les rencontres aussi. Peut-être, à l’image de ces couleurs pastels, la terre offre-t-elle une respiration plus paisible, moins dramatique.
Comme si, après tout ce que nous venions de traverser, il n’y avait plus rien à forcer.
Mais l’immensité, elle, ne tarde pas à nous rappeler à son rythme. Nous voici à nouveau dans des distances gigantesques, le décor vide. Plus de lignes électriques, plus de maisons, juste une route en asphalte granuleuse.
Le vent devient un ennemi farouche, allongeant les distances dans un affrontement douloureux. Alors, nous poussons. Il y a un village quelque part devant nous. On avance. On force sur les pédales, on baisse la tête.
Puis, à un moment, quelque chose cède.
Pas le vent. Nous.
On comprend à nouveau que nous ne gagnerons pas ce combat. Alors on ralentit. Les arrêts se multiplient. La prochaine colline devient le but à atteindre. Dix kilomètres se transforment en célébration.
Et ce n’est pas la première fois. À chaque fois, c’est la même danse entre notre volonté d’avancer, notre persévérance et ce qui nous oblige à lâcher. Ce que nous ne pouvons pas contrôler.
Peut-être que, dans ces moments-là, la force ne se trouve justement plus dans la lutte.
Dans ce paysage où chaque colline devient une étape, seuls les mazars ponctuent l’horizon, ancrage culturel dans ce monde infini. Heureusement, les montagnes créent des ombres spectaculaires sous les lumières descendantes. Et lorsque la nuit s’installe, nous sommes seuls avec le silence. Le ciel est noir comme jamais et la Voie lactée devient un véritable spectacle. La nuit est d’une profondeur sans fin.
Le jour venu, il faut pourtant repartir. Les sources deviennent les objectifs à rejoindre. Et au bout des distances, il y a des rencontres. Comme ces vendeurs de pastèques qui viennent du petit village voisin, que l’on atteint par une piste de terre au-delà des collines. Les moments partagés sont chaleureux, des raviolis fourrés, un melon, une pastèque, quelques rires. Malheureusement, notre vocabulaire kazakh s’est évadé depuis notre dernier passage. Le russe reprend le dessus.

Parfois, la terre se recouvre de plantes rouge cramoisi, probablement des salicornes, offrant une couleur vive. Puis apparaissent de longues taches blanchâtres, signes de la salinité qui remonte à la surface.
Les routes ne sont jamais plates, comme si les rides de la terre étaient dessinées sous nos roues. Parfois, au sommet des collines, des statues nous regardent passer : un aigle majestueux, un léopard des neiges fougueux, une chèvre des montagnes fière.
Et puis, une vaste plaine.
Au bout de ces steppes jaune pastel, Kurchim. Le premier grand village. Là, un thé au lait accompagne des tranches de gâteaux aux fruits secs et noix, arrosé de lait condensé, offertes par le patron.
Les provisions dans les saccoches, nous mettons le cap sur le réservoir de Burkhartma et l’Irtych, ce gigantesque affluent de plus de 4 000 km. Hors de Kurchim, les grands arbres disparaissent à nouveau ; les steppes couleur soleil rejoignent l’eau bleu ciel. Cette étendue offre une légèreté aux paysages arides. Pourtant, il n’y a aucune transition, juste les montagnes ocre et le bleu du réservoir.
Là, au bord des falaises, notre corps est fatigué. 300 km depuis la Chine.
Pourtant, l’eau surprend. Elle est vraiment verte ! Vraiment verte !
On n’ose pas la filtrer et encore moins s’y baigner. Alors, le lendemain, on repart.
Comme appelés par la route, nous reprenons notre chemin, nous qui avions pourtant décidé de laisser le voyage nous guider vers plus de lenteur...
On filtre de l’eau au premier petit ruisseau, où le débit suffit juste à remplir les gourdes, mais pas à enlever le goût salé, pris là où les cristaux de sel affleurent.
Plus loin, le petit village de Kayindy apparait. Au premier abord, il semble un peu mort. Quelques maisons délabrées. Mais à regarder de plus près, il y a aussi des stocks de foin et de paille, les jolies maisons couleurs bleu du Kazakhstan et cette ambiance d’Asie centrale.
Ici on renoue avec l’autre manière de voyager. Celle qui ne passe pas par les applications et internet, celle qui passe par les rencontres.
Encore faut-il savoir par où commencer.
Chercher la pompe à eau devient un réel labyrinthe. Il faut du temps, il faut des rencontres, mais c’est là le charme. Évidemment, la rapidité n’est pas au rendez-vous.
Alors, en attendant, on s’installe. Le repas est préparé sous un arbre et l’on filtre un peu d’eau à la rivière.
Et comme souvent, il suffit d’attendre. Les gens passent. Un homme vient à notre rencontre. Il nous explique où trouver la pompe et comment l’actionner, puis indique où trouver les légumes : dans la petite maison à gauche, celle au portail vert. « Là-bas, vous trouverez des tomates. »
Lorsque j’entre dans la cour, un doute m’accompagne : trouverons-nous vraiment quelque chose ?
Mais une petite dame sort, tout sourire.
Elle me conduit dans son jardin, juste derrière, où poussent tomates, concombres, piments, choux, carottes et pommes de terre. Elle me laisse choisir.
Elle explique que cette année est très sèche et s’excuse du peu de tomates. Puis elle me les offre.
À mon insistance, elle regarde dans mon portefeuille pour prendre un billet, celui de 1 000 tenges kazakhes, environ 2 francs. Et elle ajoute à tous ces légumes quelques pommes.
Alors on repart avec l’énergie des légumes nourris par le soleil, mais surtout par ces contacts bienveillants et une joie profonde.
Nous longeons des montagnes qui deviennent de plus en plus grandes, la route mène à nouveau vers l’Altaï.
Avant de poursuivre, pourtant, un arrêt s’impose au pied de l’Irtych, sur une plage de galets, pour apaiser les corps dans la rivière, cette fois limpide.
Le temps est lent, rythmé par le souffle du vent. Paisible et calme lorsque la brise se lève, tout devient sombre lorsque le vent balaie les paysages : vagues noires, nuages ténébreux, souffle brutal.
Reste alors à suivre le rythme de ce qui est offert.
Prochainement au Festival de la Créativité:
Celine, Xavier, Nayla et Fibie
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