À Burqin, nous trouvons une jolie guesthouse avec un jardin extraordinaire. Une quinzaine de légumes différents poussent entre les arbres fruitiers. La cour intérieure semble appartenir à un autre temps. Notre chambre, sous les toits, offre un espace tatami pour les filles.
Pour une fois, nous pouvons souffler.
Nous avons beaucoup roulé. De longues journées. De grandes distances. Le désert, le vent, la chaleur, les contrôles. Alors ici, rien ne presse.
Nous mangeons dans les petits restaurants de la ville. La cuisine est à l’image de Burqin : un mélange de cultures han, ouïghoure et kazakhe. Des nouilles sautées, en soupe, épicées ou dans des bouillons. Des baozi, des beignets, du lait de soja, des boulettes sucrées, des pains plats, du porc à la sauce aigre-douce, du poulet au piment, des légumes verts à l’ail. Nous goutons même des vers à soie, au goût de noisette et de terre. Sur les tables, il y a toujours de l’ail et du piment en supplément.

Un soir, une tempête éclate. Une pluie torrentielle s’abat sur la ville, inhabituelle dans cette région. Nous sommes presque heureux de la regarder depuis l’intérieur. Toutes les dernières tempêtes, nous les avons essuyées sous la tente, au milieu de ces immensités où le vent ne rencontre aucun obstacle.
Au marché, Fibie découvre pour la première fois un véritable tandoor. Elle reste fascinée devant les boulangers qui collent les pains contre les parois brûlantes du four. Puis elle aperçoit les cochons suspendus dans le marché. Elle les regarde avec de grands yeux. Mais ce sont surtout les fruits qui retiennent son attention. Elle a trouvé son marchand préféré. À chaque passage, il lui fait goûter quelque chose de nouveau. Les prunes du Xinjiang, les raisins longs et allongés, les melons ronds et parfumés. Nous finissons par leur décerner notre palme d’or. Le melon est probablement le meilleur que nous ayons jamais goûté.
Fibie écrit aussi des lettres à ses grands-parents. De vraies lettres, sur du papier. Mais impossible de les poster. Personne ne semble savoir comment envoyer une lettre à l’étranger. Elles repartent pour le moment avec nous, sur nos vélos.
Burqin nous étonne aussi par ses contrastes. Les quartiers à l’architecture russe côtoient les rues plus chinoises. Les touristes chinois y sont nombreux. Dans les ruelles locales, les enfants viennent nous voir. Ils nous saluent. Demandent une photo. Parfois un autographe. A l’heure de la sortie des classes. Des dizaines d’enfants et d’adolescents déambulent dans les rues. Et tous veulent nous saluer. Nayla et Fibie sont devenues une petite attraction locale.
Et au milieu de tout cela, elles continuent d’apprendre.
Pour nous, l’éducation n’a jamais vraiment ressemblé à un emploi du temps rempli de matières qu’il faudrait « couvrir » à heures fixes.
Elle se passe partout. Dans les conversations. Dans les observations. Dans les questions qui apparaissent naturellement au fil de la route.
Nous essayons simplement de ne pas séparer la vie de l’école.
La lecture, l’écriture, les mathématiques, les sciences, la géographie… tout cela apparaît en contexte. Quand il faut calculer des distances pour un trajet, comparer des devises, lire des cartes ou comprendre comment la météo façonne la steppe, les maths et les sciences deviennent des outils pratiques plutôt que des exercices abstraits.
Quand elles tiennent un journal, écrivent une lettre ou communiquent avec les gens que nous rencontrons, la langue se développe naturellement.
Et lorsqu’une question surgit — pourquoi cette rivière ne rejoint-elle pas la mer ? Comment les nomades vivent-ils ici ? Pourquoi les températures peuvent-elles descendre à –40 °C ? Que mangent les scorpions ? — nous cherchons ensemble la réponse.
Il y a des jours où le voyage prend toute la place. Elles observent, questionnent, découvrent. Puis viennent des périodes plus lentes, où nous nous posons, lisons, écrivons, réfléchissons et créons.
Elles tiennent leurs carnets personnels et leurs journaux de voyage, non pas comme des devoirs, mais pour garder une trace de ce qu’elles vivent et essayer de lui donner du sens.
Les langues ne sont pas seulement étudiées, elles sont utilisées, même imparfaitement, comme des ponts vers les gens et les situations.
Les paysages ne sont pas des illustrations dans un livre. Ils deviennent des environnements que l’on traverse, qui influencent nos décisions et notre manière de vivre.
Dans cette vie, l’école n’est donc pas un lieu.
Elle est partout.
Dans un marché. Au bord d’une rivière. Dans une tente battue par le vent.
Dans un restaurant de nouilles. Sur un vélo. Dans une rencontre.
Et surtout, dans toutes ces questions auxquelles nous ne connaissons pas encore la réponse.
Puis, déjà, la température redescend. Nous reprenons nos vélos et poursuivons notre route en direction du Kazakhstan.
Celine, Xavier, Nayla et Fibie
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