Le désert est là, à nouveau.
Au loin, des dunes gigantesques. Mais le vent est frais. Notre été aura finalement duré deux semaines.
La seule route qui nous permet d’avancer est une immense autoroute, parfaitement lisse, qui traverse le désert au milieu de centaines d’éoliennes. Les pales tournent lentement au-dessus de nous. À côté, les camions et les grues semblent minuscules.
Mais impossible de quitter la route. Des barrières grillagées s’alignent de chaque côté. Une petite ouverture nous permet de nous arrêter quelques minutes, à l’écart des caméras, pour manger.
Le soir, nous retrouvons les Kazakhs nomades. À cheval, ils s’occupent de leurs troupeaux de chameaux et de vaches. Nous plantons la tente sur un immense plateau.
Le soleil descend lentement sur l’horizon. Le vent tombe. La température est parfaite.
Puis, au sud, un nuage noir apparaît.
— Tu crois que c’est le calme avant la tempête ?
Après tous ces milliers de kilomètres dans ces terres nues, nous avons appris à ne pas faire confiance trop vite au ciel. Nous nous préparons mentalement pour essuyer la tempête.
Nous fixons les tendeurs de la tente. Vérifions les sardines. Rangeons ce qui pourrait s’envoler.
Finalement, rien, pas une rafale. La soirée reste parfaitement calme.
Le lendemain matin, nous démontons le camp et reprenons la route à vélo vers Jeminay. Nous devons y récupérer le matériel que notre ami chinois a commandé pour nous plus d’une semaine auparavant : des axes de pédalier pour nos deux vélos, un nouveau pied et une roue pour celui de Fibie, ainsi que des leviers de vitesse pour Xavier.
Depuis sa chute, la roue de Fibie avait pris une forme assez proche du symbole de l’infini. Après quatre heures passées à la réparer, Xavier avait réussi à lui redonner une forme à peu près ronde. Elle avait pourtant tenu pendant six semaines. Aujourd’hui, une roue neuve nous attend enfin à Jeminay.
Heureusement, avec Xavier, même une roue en huit finit toujours par reprendre la route.
Nous quittons l’autoroute et ses barrières. Le désert peut à nouveau respirer autour de nous. Et devant les collines striées de rouge, d’ocre et de jaune, les chameaux nous saluent.
Au-dessus, les éoliennes tournent lentement. Et derrière tout cela, les hautes montagnes de Sauwer dressent leurs sommets à plus de 4 000 mètres, encore couverts de neige.
C’est là, au cœur du Xinjiang, que Nayla hurle.
À treize ans, elle a déjà parcouru 30 000 kilomètres à vélo à travers le monde.
Elle hurle de joie. Nous aussi.
Ce n’est pas seulement une question de force physique. Bien sûr, il y a eu les cols aux pentes démesurées, les pistes défoncées, les pluies torrentielles, le vent qui devient un mur, le soleil qui écrase tout.
C’est autre chose.
C’est la force de se lever chaque matin pour plonger dans un immense inconnu.
De continuer quand on ne sait pas encore où l’on dormira le soir. De croire qu’après le prochain virage, quelque chose changera. Que le vent finira par tourner. Que le col aura une fin.
C’est aussi se souvenir de cet homme qui, nous voyant peiner dans la pente d’une montagne, est redescendu à pied pour venir nous aider.
De ces personnes rencontrées au hasard d’un tournant, dont nous ne parlions pas la langue, mais avec qui nous avons ri pendant quelques instants.
De toutes ces fois où le monde nous a rappelé que nous n’étions pas seuls.
Alors peut-être que 30 000 kilomètres ne sont pas vraiment une distance.
C’est une confiance qui se construit, jour après jour.
La confiance de savoir qu’au milieu de l’inconnu, il y aura toujours une voie, un passage, une rencontre.
Que même lorsqu’on est complètement détrempé, on peut en rire. Qu’au milieu du chaos, l’émerveillement reste possible. Que la magie apparaît lorsqu’on garde le cœur ouvert.
Et peut-être que la liberté ressemble à cela : continuer d’avancer malgré les défis, les responsabilités, les contraintes, et sentir, malgré tout, le vent nous pousser au cœur d’un paysage immense.
Et surtout, 30 000 kilomètres, c’est la liberté de continuer à rêver ses propres rêves.
Ceux qu’elle réalisera peut-être un jour sans vélo, mais avec cette même force de vie.
Le soir, à Jeminay, le vent se lève finalement.
Une rafale traverse la ville. Brutalement. Puis une autre. Les arbres plient, les branches cassent. La poussière envahit les rues. C’est la tempête.
Nous avions bien fait de nous méfier du ciel. Après des milliers de kilomètres à travers le désert et la steppe, nous savons qu’il y a des moments où il vaut mieux ne pas discuter avec les éléments.
Dehors, le désert vient de rappeler qu’il est toujours là.
Devant nous, le Kazakhstan.
Celine, Xavier, Nayla et Fibie
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