Au poste frontière, on vide tout. Absolument tout.
Chaque livre de Nayla et Fibie est contrôlé, jusque dans les petites sacoches où elles gardent leurs trésors personnels. Les omamori japonais, ces porte-bonheurs en tissu, attirent immédiatement l’attention. Les douaniers cherchent des cartes topographiques de la Chine imprimées au Japon. Apparemment, elles sont fausses…
Puis la route. Une unique artère, surveillée. Des caméras tous les dix mètres, puis tous les deux cents, jusqu’à s’espacer tous les dix kilomètres. Des barrières de part et d’autre.
Et des arbres.
— Wow ! Tu as vu la taille des arbres ! s’exclame Fibie. Après des semaines dans les paysages ouverts de Mongolie, ils nous paraissent presque démesurés.
Nous arrivons à Takeshiken. Un petit hôtel, l’eau courante, une douche chaude qui lave la poussière, et les odeurs d’épices qui montent de la rue.
Nous l’avons fait.
Nous avons traversé la Mongolie.
D’autres défis se dressent aussitôt : trouver une carte SIM, facile, mais impossible de la payer. Nos cartes bancaires internationales sont devenues des bouts de plastique inutiles. Sur WeChat, l’application que nous utilisions il y a huit ans, il ne reste que quinze yuans. Il faut à nouveau tout revalider, tout reconnecter. Le distributeur recrache nos cartes. La banque refuse de changer nos tugriks mongols, nos dollars, nos francs suisses et nos yens japonais. Internet vacille dans l’hôtel, la plupart des sites sont bloqués. Mais, le vendeur de téléphone nous offre la carte SIM, sans hésiter.
Après les cols, le vent et les déserts, voici une nouvelle forme d’aventure : les dédales administratifs.
Et nous commençons à avoir faim.
Finalement, Xavier réussit à changer son argent mongol au marché, et nous partons en quête de nourriture. Nous trouvons notre bonheur dans une ruelle : quelques tables et chaises en plastique, des brochettes qui grésillent, du poulet nageant dans une sauce aux piments rouges et verts, des pains plats ouïghours épicés, une musique locale qui emplit la rue. C’est parfait pour l’anniversaire de Fibie.
Le volume de la musique augmente. Elle se met à danser au milieu de la rue. Les gens applaudissent et sourient.
— Les épices changent tout ! s’exclame Nayla, les yeux qui pétillent.
— Même si c’est un peu fort ! ajoute Fibie en avalant une grande gorgée d’eau pour éteindre le feu.
Je les observe passer d’un monde à l’autre, d’une culture à l’autre, avec une fluidité qui me surprend encore. Nous naviguons désormais entre l’heure officielle de Pékin et l’heure solaire d’Urumqi. Nous choisissons la seconde, même si cela signifie prendre le petit déjeuner à 5h30 du matin.
À cette heure matinale, l’hôtel devient un étrange carrefour des nations. Chauffeurs mongols, kazakhs et russes, Chinois en voyage d’affaires, quelques cyclistes de passage. Nous échangeons quelques mots de chinois avec le patron, qui adore Nayla et Fibie et les bombarde de questions. Nous saluons en russe et en mongol, remercions un chauffeur kazakh, puis basculons en anglais et en français avec cinq cyclistes australiens, belges et français.
Les langues se croisent, se mélangent, passent de l’une à l’autre sans même que nous y pensions.
Ici, sur cette unique route entre l’Asie centrale et la Mongolie, nous retrouvons d’autres cyclistes. Principalement des bikepackers, légers, rapides, partis pour l’aventure et les longues distances.
Avec les filles, notre connaissance de l’Asie et notre manière de vivre alternative, la connexion est immédiate.
Nous devenons pour certains une sorte de point de repère. Une preuve vivante que c’est possible. La chaleur du cocon familial aussi. Et les filles attirent les regards admiratifs.
— Elles portent même plus de poids que moi ! s’exclame l’une d’elles en voyant nos sacoches.
Mais ce qu’elles portent va bien au-delà du matériel.
Nous échangeons des informations sur les routes, les postes frontières, les conditions. Eux cherchent l’aventure et les plus belles routes.
Nous, nous cherchons à habiter le paysage.
Eux vont vers le sud. Nous mettons le cap au nord. Ils prennent parfois un transport ou roulent trois cents kilomètres pour éviter la chaleur et le vent de face.
Nous, nous plongeons dedans.
Il nous faut pourtant passer une nouvelle journée à tenter d’activer nos cartes et nos applications. La patience est de mise. Mais nous partons avec notre porte-monnaie électronique activé et quelques Yuan en cash.
Après le dernier check-point policier, nous retrouvons pourtant quelque chose que nous connaissons bien.
Le désert.
Les grands arbres longent la rivière, qui s’éloigne peu à peu de la route. Les camions nous dépassent dans de grands coups de klaxon assourdissants. Tout est sablonneux, couleur de terre, jaune doré et beige.
Fibie s’exclame :
— Tu as vu la taille des chameaux ? Et leurs grosses bosses bien rondes ! Ils sont tellement plus imposants !
Quelques bottes de foin près d’une maison en terre racontent aussi un changement plus profond.
Nous avons quitté les nomades mongols. Ici, les populations ouïghoures sont majoritairement sédentaires, et les Kazakhs encore parfois semi-nomades. Même les yourtes sont souvent construites en dur.
Le paysage change. La manière de vivre aussi.
La route monte doucement. Un faux plat presque imperceptible. Ici, la pente ne se voit pas. Elle se ressent dans notre lenteur.
Nous voulons atteindre la vallée après le col. Il ne reste qu’une dizaine de kilomètres.
Le vent de face nous a déjà bien usés.
Puis il change. Il se lève, violent, tempétueux. Nous avançons à peine. Les rafales s’étirent, interminables, jusqu’à ce que l’une d’elles nous frappe de plein fouet. Du sable plein les yeux. Je me retourne : Xavier, Nayla et Fibie émergent à peine d’un nuage de poussière ocre. Il n’y a plus qu’eux, la route, et ce mur couleur terre. On dirait trois aventuriers perdus au milieu d’une tempête de sable.
Une heure plus tard, il reste encore cinq kilomètres. Cinq kilomètres. Sur une route normale, ce serait rien. Ici, dans ce vent, cette distance semble gigantesque. Chaque coup de pédale demande toute notre force. Le vent arrache, le sable aveugle.
Nous planterions bien la tente.
Mais nous n’avons pas assez d’eau.
Alors nous continuons.
Enfin, le col. Et avec lui, un nouveau paysage. Les montagnes de l’Altaï chinois apparaissent devant nous. Au milieu de ces terres arides, une petite station de ski semble presque irréelle.
Nous entrons dans un hôtel, épuisés. L’eau sera coupée dans une heure à cause de la sécheresse. Alors, nous avons juste le temps de prendre une douche rapide.
Sept heures de vélo, 1000 m de dénivellation, un vent de face… et un peu de repos maintenant.
Mais derrière le col, quelque chose change encore.
L’eau revient, les villages apparaissent, puis les champs. Peu à peu, le désert semble se réveiller.
Et nous n’avons encore rien vu de cette nouvelle Chine.











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