Deux cent cinquante kilomètres. C'est la distance qui nous sépare du prochain village. La nourriture ne nous inquiète pas. Nous pouvons emporter cinq jours de vivres pour quatre personnes.
L'eau, en revanche, décide de tout. Chaque point d'eau devient une étape. Chaque étape conditionne la suivante. Il faudra arriver à temps.
Le froid, étonnamment, est presque une bonne nouvelle. Les températures descendent encore à deux degrés au lever du jour. Nous consommerons moins d'eau.
En revanche, le vent sera contre nous. Comme très souvent. Le vent suit son propre rythme. Nous avons simplement appris à l'écouter. Le matin, il sommeille encore. Puis, vers neuf heures, il s'éveille. Heure après heure, il gagne en puissance.
Alors nous partirons tôt. Très tôt. Chaque kilomètre parcouru avant son arrivée sera un cadeau.
Le véritable départ a lieu bien avant le premier coup de pédale. La traversée se prépare surtout dans la tête.
Bien sûr, nous ne serons jamais complètement seuls. Quelques camions traverseront peut-être ces immensités. Une yourte isolée apparaîtra peut-être au loin. Une petite cantine aussi.
Mais nous ne comptons jamais sur cette aide. Nous préparons ces traversées pour pouvoir l’accueillir lorsqu'elle se présente, sans jamais en dépendre. Nous faisons tout pour que l'aide reste une rencontre plutôt qu'une nécessité.
Beaucoup nous demandent si nous n'avons pas peur d'emmener nos filles dans des lieux aussi reculés.
La question revient souvent.
Ces traversées demandent de l'expérience. Non pas celle qui pousse à aller toujours plus loin, mais celle qui apprend à renoncer, à attendre, à écouter le vent, à reconnaître ses limites avant qu'elles ne s'imposent. Cette expérience-là, nous la construisons depuis vingt-cinq ans, au fil des montagnes, des bivouacs et des longues traversées.
Mais ce n'est pas cela qui compte le plus.
Ce qui compte, c'est que nos filles puissent vivre ces espaces sans que la peur ne prenne toute la place.
Nous ne cherchons pas l'aventure. Nous cherchons simplement une manière d'habiter le monde. Alors nous emportons davantage d'eau que nécessaire. Nous partons au lever du soleil. Nous acceptons de rouler moins lorsqu'il le faut. Nous prenons même assez d'eau pour pouvoir nous laver.
Non par nécessité. Mais parce que nous ne cherchons pas à survivre. Nous cherchons à habiter pleinement ces espaces. Prendre soin de notre corps, même au milieu du désert, fait partie de cette présence.
Non par nécessité. Mais parce que nous ne cherchons pas à survivre. Nous cherchons à habiter pleinement ces espaces. Prendre soin de notre corps, même au milieu du désert, fait partie de cette présence.
Nous ne cherchons ni l'exploit, ni les limites. Nous cherchons simplement à vivre.
Et lorsque nous emmenons nos filles dans ces deux cent cinquante kilomètres qui ressemblent à un immense vide sur la carte de la Mongolie, nous faisons tout pour que ce vide puisse être vécu avec confiance.
La douceur se prépare. Elle aussi.
Nous quittons Songino avec des boortsog encore tièdes, tout juste sortis de l'huile par l'attachante famille qui nous a accueillis dans la yourte. Les autres présents, le yaourt sucré et les arruul sont déjà dans les saccoches. Et, au fond de nous, cette énergie particulière qui accompagne toujours les grands départs. Comme si tout devenait possible. La route est encore cabossée, ouverte en piste de poussière et de cailloux qui attendent une réparation dans un futur proche ou lointain.
Mais le trafic s'efface. Peu à peu, la route ne semble plus appartenir qu'au vent. La végétation s'éclaircit. L'herbe se fait discrète.
Les dernières yourtes apparaissent. Puis s’efface.
Les derniers troupeaux restent derrière nous. La route s'étire toujours plus loin, dans des paysages qui perdent peu à peu leur relief.
Tout devient immense.
Nous roulons vite. Simplement pour gagner quelques kilomètres avant que le vent n’entre dans la partie. Nous sommes partis avant 7 heures. À midi, 65 kilomètres sont déjà derrière nous. Le minimum que nous nous étions fixé. Le prochain point d'eau ne viendrait que demain, à 130 kilomètres de notre départ. Les filles s'allongent sur le footprint de la tente. C'est inhabituel. D'ordinaire, à chaque pause, elles disparaissent aussitôt pour explorer les environs. Cette fois, elles restent allongées, sans un mot. Les kilomètres de la matinée ont laissé des traces. Nous avons perdu de l’altitude et, pour la première fois, le froid s'est effacé. Le soleil frappe désormais ces terres arides avec toute sa puissance.
Nous pourrions nous arrêter. Mais demain, le vent soufflera peut-être plus fort encore. Alors nous repartons. Juste dix kilomètres. Peut-être quinze. Juste pour prendre un peu d'avance.
Autour de nous, il n’y a presque rien. Quelques collines rouges se dessinent au loin. Puis elles grandissent. Leurs formes deviennent étonnantes, sculptées comme si quelqu'un les avait empilées les unes sur les autres. Nous décidons d'aller les rejoindre. Le vent, lui, n'est pas du même avis. Il se dresse devant nous. Chaque coup de pédale devient une négociation.
Je tends alors une une élastique jusqu'au vélo de Fibie pour l'aider un peu. Nous avançons. Lentement. Très lentement. Dans ces paysages, les distances mentent toujours. Ce qui semble proche reste encore longtemps hors d'atteinte.
Lorsque nous atteignons finalement les 90 kilomètres, Fibie lève les bras. Son nouveau record. Son sourire efface un instant la fatigue.
Les formations rocheuses que nous espérions rejoindre sont encore trop loin. Elles semblaient proches, mais, une fois de plus, les immensités mongoles ont joué avec nos repères.
Nous décidons de bifurquer dans la steppe. Un kilomètre sur une piste. Puis un autre à pousser les vélos dans le sable, à la recherche d'un endroit où poser la tente.
Au loin, un orage s'approche. Le rideau de pluie avance. Quelques gouttes nous parviennent, comme un premier avertissement. Nous montons la tente en toute vitesse. À peine les dernières sardines plantées, la pluie tambourine sur la toile pendant une dizaine de minutes.
Puis, l'orage poursuit sa route. Il traversait simplement ces grands espaces et nous étions sur son chemin.
Le silence revient.
Céline, Xavier, Nayla et Fibie
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