Six magasins et à peine un sourire. Nous finissons par en rire. Trouver ce qu’il nous faut devient une chasse au trésor, où quelques étincelles de spontanéité suffisent parfois à faire naître un sourire.
Ce n’est pas tant que les commerçants soient désagréables. C’est plutôt comme si chacun tenait encore un rôle hérité du communisme. À l’ère soviétique, entre pénuries et files d’attente, le client dépendait de ce que le magasin pouvait lui offrir. Le commerçant, lui, détenait un pouvoir bien réel : celui de distribuer, ou non, ce qui manquait. Étonnant comme, dans ces lieux du quotidien que sont les petites épiceries, les habitudes sociales et professionnelles se transmettent parfois plus longtemps que les systèmes politiques qui les ont façonnées.
Nous repartons finalement avec les provisions nécessaires pour franchir les prochains cols.

La route se resserre, épousant les flancs de la montagne. Nous grimpons parmi les camions qui coupent les virages et les voitures qui refusent de franchir la ligne blanche pour nous laisser un peu d’espace. Puis, parfois, la circulation s’efface. Le silence revient. Et, dans ces instants, je retrouve la sensation d’être exactement là où nous devons être.

À la sortie des canyons creusés par les rivières, le paysage s’ouvre de nouveau. L’immensité revient, les sommets s’enlacent et l’horizon semble s’éloigner à mesure que nous avançons.
Au pied d’un col, une source d’eau fraîche nous offre une halte. Nous nous penchons pour boire. L’eau jaillit de la terre, chargée des minéraux qu’elle a traversés dans les profondeurs du monde.

Je me suis souvent demandé si notre plongeon au cœur des cultures et des pays ne passait pas aussi par l’eau que nous y buvons. Nous changeons de paysages, de nourritures, de climats, de rythmes. Mais nous buvons aussi l’eau d’un territoire, celle qui a cheminé dans ses roches, traversé ses sols, recueilli quelque chose de sa géologie.
Gardienne des mémoires de la Terre, l’eau ne participe-t-elle pas, à sa manière, à notre façon de nous enraciner dans un lieu, de l’habiter et de le ressentir ? Je ne sais pas ce qui, en nous, se transforme pourtant j’aime imaginer que l’eau nous emmène, elle aussi, dans le voyage. Qu’au-delà de ce qu’elle apporte à notre corps, elle éveille des résonances jusque dans nos cellules, remue quelque chose dans notre inconscient, et réveille des mouvements silencieux dans les profondeurs de notre être. Comme si nous ne faisions pas que traverser les territoires, mais qu’eux aussi, peu à peu, nous traversaient.
Quelques virages en épingle nous conduisent au sommet, où une plateforme de bois marque une halte bienvenue. La forêt réapparaît, avec ses senteurs boisées qui nous enveloppent à nouveau. Autour de nous, les montagnes s’étendent à perte de vue, s’évadant dans toutes les directions. Un monde sauvage, immense et indompté, se dévoile à nouveau.

Plus loin, les flancs de montagne sont de plus en plus travaillés. De grands champs dessinent leurs contours sur des pentes parfois abruptes. Certains sont encore en cours de récolte, laissant flotter jusqu’à nous l’odeur chaude de la paille. D’autres ont déjà été labourés. La terre sombre est à nu, et son parfum d’humus monte dans l’air frais.


Après 1 200 mètres de dénivelé, la fatigue finit par nous rattraper. La nuit tombe lorsque nous nous arrêtons au bord d’une petite route sans circulation, qui mène vers un village. Un ruisseau coule à proximité. Quelques arbres portent déjà les couleurs de l’automne.
Nous installons la tente dans cette lumière qui s’efface, après cette longue journée passée à grimper.

Cette nuit, pourtant, mon corps ne s’abandonne pas tout à fait au repos. Mes sens restent en éveil. Le vent agite les feuilles, les fait frémir dans un bruissement qui ressemble parfois à des pas. À plusieurs reprises, j’ai la sensation que des yeux nous observent depuis l’obscurité. Des présences animales, invisibles, semblent s’être approchées de notre campement.
Le lendemain, un conducteur de camion s’arrête près de Xavier.

— Tu as au moins un fusil ?
— Pourquoi ?
— Il y a des ours ici !
Xavier éclate de rire.
— Bien sûr que non !
Cette fois, je ris avec lui, mais mon rire a quelque chose de différent. La sensation de la nuit passée est encore là, inscrite quelque part dans mon corps. Peut-être n’était-ce que le vent, les ombres et la fatigue. Ou peut-être avions-nous réellement partagé ce lieu avec des présences que nous n’avions pas vues. Pourtant, la peur ne vibre pas. Au contraire il y a quelque chose de magique à se sentir ainsi plongés au cœur d’un monde vivant, à deviner la vie qui palpite tout autour de nous, même lorsqu’elle se dérobe à nos regards.
Nous repartons dans les vallons, en direction du dernier col.
Les voitures nous frôlent encore, malgré les bâtons que nous avons fixés à nos vélos pour préserver un peu d’espace autour de nous. La tension devient telle qu’une voiture de police finit par nous escorter jusqu’au sommet.

Là-haut, une dernière vue s’ouvre sur les hauts sommets. Cette fois, notre regard porte au-delà de l’Irtych, au-delà de la vallée qu’elle traverse. Depuis ses gorges invisibles, une seconde chaîne de montagnes apparaît, étirant ses reliefs vers le sud.
Tout est immense. Des étendues presque inhabitées, des montagnes qui semblent se poursuivre bien au-delà de ce que nous pouvons embrasser du regard.
Nous prenons le temps de ressentir ce que ces espaces font naître en nous. Leur démesure, le silence qui nous enveloppe, l’espace qui s’ouvre aussi à l’intérieur. Nous respirons les senteurs de résine des pins qui nous entourent, comme pour garder en nous une trace de ces instants avant de redescendre.
Puis la route nous entraîne de nouveau vers les grands espaces ouverts. Elle épouse les courbes du relief, contourne les montagnes et nous conduit peu à peu vers la plaine d’Oskemen.

Ce sera le point le plus septentrional de notre traversée du Kazakhstan. Les oiseaux s’envolent en groupes, dessinant des mouvements furtifs dans le ciel. Sur les arbres, les feuilles prennent des teintes jaune lumineuse ou orangées. L’automne est là. C’est le moment de suivre la voie du sud.
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