Cette fois, nous laissons les hautes montagnes de l’Altaï derrière nous, comme si on se disait au revoir. Elles nous auront attirés à elles dans une danse que nous n’aurions jamais pu imaginer. Leur murmure nous a guidés de la Sibérie jusqu’en Mongolie. Nous avons reçu leur souffle au Xinjiang, en Chine, avant d’effleurer leur énergie au Kazakhstan. Comme si, d’un territoire à l’autre, nous avions suivi le fil invisible d’un même appel.
Nous aurions voulu rester encore, nous enfoncer davantage dans leurs replis, nous laisser envelopper par leur présence durant l’hiver. Mais la route nous emmène ailleurs.
Nous entrons déjà dans Oskemen. Après les petits villages kazakhs, nous nous retrouvons plongés dans un tout autre univers. Les grandes avenues héritées de l’époque soviétique nous paraissent démesurées. Tout semble presque irréel après ces semaines passées au cœur des montagnes, dans des paysages où l’horizon n’avait plus de limites.
Heureusement, au détour d’une petite ruelle, nous trouvons des shawarmas, des naans et surtout… des framboises ! Une petite dame assise sur un tabouret nous tend celles qu’elle a récoltées.
Instantanément, nous voilà transportés à nouveau dans le petit village d’Altai, sur ce marché où nous avions découvert les premiers fruits rouges depuis des années. Framboises, fraises, myrtilles, mûres… Autant de petites merveilles dont nous avions presque oublié les textures moelleuses et les saveurs acidulées.
— Des framboises ! avait crié Nayla, les yeux pétillants.
Au marché, les étals étaient tenus en grande partie par des femmes âgées qui vendaient les fruits et les légumes de leurs jardins. Je revois cette petite grand-mère aux cheveux blancs et aux mains tremblantes. Après notre premier achat, elle était revenue avec quelques fruits supplémentaires. Puis elle était repartie avant de revenir encore, chaque fois avec quelque chose de plus, un sourire aux lèvres. Nayla la regardait, les yeux brillants.
— Incroyable, tout ce qu’elle nous offre ! Voilà encore des pommes, des tomates et des concombres!
Je me demande combien de temps ces marchés garderont encore cette allure, ces gestes, cette générosité simple. Combien de temps ces grand-mères continueront-elles à venir vendre le fruit de leur jardin ? Je suis heureuse que Nayla et Fibie aient connu ces marchés-là.
Avec nos framboises et nos shawarmas, nous nous installons sur la promenade qui longe l’Oulba, là où elle rejoint l’Irtych. La ville s’agite autour de nous, et les rencontres se succèdent sans que nous les cherchions.
Un joueur de hockey vient nous parler. Il nous invite à assister à un match. Un peu plus tard, nous faisons la connaissance d’un couple. La jeune femme est enceinte et tous deux nous proposent de venir les voir à Ridder, une petite ville nichée dans l’Altaï sauvage.
Ridder… Le nom résonne en moi. Encore une invitation qui nous rapproche de l’Altai. Cette région sauvage, là-haut, au nord-est, nous attire toujours. Pendant un instant, nous envisageons de changer notre itinéraire, de remonter vers ces paysages et peut-être de rejoindre la Sibérie par là-bas.
Mais ce n’est pas possible cette fois-ci.
Oskemen sera le point le plus septentrional de notre traversée du Kazakhstan. Même si d’autres sommets nous appellent encore plus loin, notre route doit désormais se plier devant une autre réalité.
Il nous reste 700 kilomètres à parcourir et douze jours avant l’expiration de notre visa. La Chine est désormais notre sortie la plus proche.
C’est déjà un défi. Ici, le vent domine les paysages. Lorsqu’il souffle de face, les distances s’étirent, pouvant devenir douloureusement longues. Et les températures baissent également, il peut geler à tout moment.
Avec Xavier, nous mesurons ce que cela représente. Réussirons-nous à rejoindre la frontière chinoise avant l’expiration de notre visa ?
Nous avions prévu de nous arrêter un peu en ville. Pourtant, avec un vent favorable, nous décidons de reprendre la route et d’avancer autant que possible. Nous profitons malgré tout de l’après-midi pour découvrir Oskemen.
Dans un parc, une église orthodoxe attire notre attention. Son clocher s’élève au-dessus des arbres. Le carillon sonne l’heure et surprend Fibie, qui éclate de rire. Nous pénétrons dans la nef. À l’intérieur, les murs sont couverts de peintures dorées et de visages de saints. Des femmes voilées s’approchent pour allumer un cierge, puis s’immobilisent dans le silence de la prière.
Un peu plus loin, nous entrons dans une mosquée. Nous nous asseyons sur les tapis bleus, face aux calligraphies arabes qui ornent les murs.
Fibie regarde autour d’elle. — C’est tellement paisible !
Puis, des enfants courent sur les tapis. Elle les observe, amusée, puis rit à son tour. Elle ne se souvient pas être déjà entrée dans une mosquée. Elle les redécouvre avec sa curiosité et son ouverture au sacré.
Après un moment, elle se tourne vers moi et me demande à voix basse :
— Est-ce que je peux prier ?
Celine, Xavier, Nayla et Fibie
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Magnifique ! Bon chemin à vous et gardez ce lien au monde que vous avez su préserver. Amitiés. Léonard
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