Nous longeons l’Altai et ses montagnes mystiques. Une fois de plus, nous repartons pour de longues distances, traversant des paysages à couper le souffle. Des paysages qui ne se contentent pas d’être là : ils imposent leur présence. Ici, nous sommes les invités. Nous le savons. Tout est plus grand, plus loin, plus isolé. Le chemin nous entraîne toujours plus profondément au cœur d’une terre habitée par un souffle ancien, chamanique ; dans des espaces qui exigent l’humilité. La Mongolie nous dépouille de nos illusions, de nos attentes, de nos certitudes. Elle nous pousse à nous aligner au plus près de nous-mêmes, à écouter, à ressentir les énergies qui nous entourent. Être là, écouter, ressentir, et accepter de ne pas tout maîtriser.
Nous quittons Khovd par un long col. Peu à peu, la rivière disparaît, ainsi que les quelques arbres. À l’Ovoo, une femme s’arrête, lance du lait dans les airs et adresse une prière aux esprits. Nous la regardons en silence. Pour cette longue traversée, nous formulons aussi une demande. Simplement qu’un passage nous soit offert.
Très vite, les distances deviennent gigantesques. La terre aride descend en altitude. L’air se réchauffe. Nous sentons que nous arrivons aux portes du Gobi. La fournaise nous y attend. Le soleil écrase la terre. Avec le vent, impossible d’installer une protection pour les pauses. Aucune ombre. Nos corps, habitués aux réveils à quelques degrés, cherchent leurs repères dans cette chaleur.
Une camionnette nous dépasse. Elle déborde de pastèques. Sur son vélo, Fibie se penche vers Nayla : — Tu as vu toutes ces pastèques ! C’est un rêve ! Si une tombe, je la prends ! Elle rit en imaginant une pastèque rouler miraculeusement hors du véhicule.
Et puis la camionnette ralentit. Le conducteur et sa femme s’arrêtent. Ils prennent une pastèque et nous la tendent. Avec un grand sourire. Simplement. Les filles restent un instant sans voix. Puis leur visage s’illumine.
— On a reçu une pastèque ! Elles remercient le couple, encore émerveillées par cette générosité qui semble surgir de nulle part. Elles font aussi un clin d’œil à la vie et à leur pouvoir de manifestation.
Plus loin, nous retrouvons une petite rivière. Elle descend des montagnes qui s’élèvent à l’est, les hauts sommets de l’Altai, certains dépassant les 4 000 mètres. Ici pourtant, il ne reste qu’un mince filet d’eau. Elle doit déjà abreuver les troupeaux en amont. L’eau est brune, chargée de terre. Nous décidons de filtrer à la prochaine rivière, en espérant qu’elle soit plus abondante.
Nous montons tout de même le camp ici. Avec la chaleur et cette fine bande d’eau, la soirée devient rapidement une bataille contre les moustiques. Ils sont des centaines. Nous nous réfugions dans la tente. Ils attendent contre la moustiquaire, agglutinés à la toile, sachant exactement où nous trouver. Leur bourdonnement devient un véritable brouhaha, tandis que nous cuisons dans la chaleur de la tente.
— On aurait presque envie de demander au vent de se lever ! soupire Fibie. Nayla répond aussitôt : — Et pourtant, on en a eu assez du vent de face ! Nous éclatons de rire. Même ici. Même épuisés.
Puis Fibie ajoute : — Une chose est sûre : on remercie toujours le soleil, le vent ou la pluie… mais les moustiques, jamais.
À l’aube, nous fuyons, assaillis. Nous rejoignons enfin une rivière où l’eau coule à flot. Notre dernier point d’eau connu pour les 150 prochains kilomètres. Nous filtrons encore et encore pendant la pause déjeuner. Environ 40 litres d’eau. Puis nous repartons. La vallée monte doucement. À peine neuf heures et le vent est déjà là. C’est d’abord une brise. Puis un souffle. Puis des bourrasques. De quart d’heure en quart d’heure, il devient plus violent. Il nous déporte, nous secoue, nous oblige à lutter pour garder un équilibre précaire. La vallée se resserre. Il est à peine midi et nous peinons déjà à avancer. Fibie commence à avoir peur. Le vent nous épuise et nous balade à chaque rafale. Je la regarde lutter et je sens monter cette inquiétude que nous connaissons toutes les deux : celle de savoir jusqu’où pousser, et quand accepter que la montagne, le vent, le jour ou simplement les forces du corps ont décidé pour nous.
Une petite bâtisse abandonnée apparaît. Nous nous y réfugions derrière. Nous mangeons. Nous respirons. Nous nous allongeons. Puis, après un moment, nous repartons. Le vent est toujours violent, mais les rafales se sont calmées.
Nous entrons alors dans un magnifique canyon. Il nous conduit jusqu’à un petit col. Des chameaux nous y attendent. Tout un troupeau. Ils sont là, immenses dans ce paysage minéral. Nous roulons à leurs côtés, sentons leur odeur musquée et la poussière du désert.
Nous pensions rejoindre les plateaux. Mais ce soir, ce ne sera pas le cas. Le vent en a décidé autrement. Nous plantons alors la tente près des chameaux. Et puis, comme si la Mongolie, après nous avoir malmenés toute la journée, voulait soudain nous rappeler pourquoi nous sommes ici, les montagnes ocres s’embrasent. Le rouge envahit les parois. La lumière est fabuleuse.
Puis elle disparaît. Et les étoiles apparaissent. Des milliers. Nous restons dehors, silencieux, à contempler la Voie lactée traverser le ciel. Nous plongeons notre regard dans cette profondeur. Et nous nous sentons infiniment petits. Pourtant, étrangement, cela fait du bien.
À l’aube, il faut repartir avant que le vent ne se lève. Nous roulons une dizaine de kilomètres avant de nous arrêter sous une pluie fine et glaciale pour prendre notre petit déjeuner. Un homme à moto arrive avec son fils. Comme souvent ici, ils viennent s’asseoir près de nous. Ils nous observent, sans un mot d’abord. Puis nous communiquons, quelques mots, quelques gestes. Au moment de repartir, ils nous offrent une pastèque. Nous repartons alors avec trois kilos supplémentaires sur les vélos et les filles rayonnantes.
La montée du col, elle, est longue, interminable. Même l’incroyable beauté du canyon peine à motiver les troupes. Nous montons encore et encore. Par moments, nous apercevons au loin une étable, une maison, les traces d’un campement d’hiver dans les replis des montagnes. Puis plus rien. Les muscles chauffent. Nous continuons. Finalement, le col. L’Ovoo à 2 700 mètres d’altitude. Et devant nous, un paysage gigantesque. Il s’étire. Deux yourtes apparaissent derrière quelques collines. Il n’y a pas de village, pas d’arbre. Presque aucune trace humaine. Il nous faut pourtant continuer, poursuivre, avancer. Le prochain point d’eau est quelque part devant. Demain, peut-être pourrons-nous le rejoindre ?
Nous plongeons dans une descente vertigineuse avant de remonter aussitôt. Les distances semblent ne jamais finir. Le vent revient, de face. Encore. Les espaces sont encore plus vastes, presque nus. Quelques camions passent sur cette route en direction de la Chine. Puis disparaissent derrière la prochaine colline.
Nous sommes à nouveau seuls. Avec nos vélos. Et cette immensité. La route devient la seule trace au cœur de ce monde isolé. Les chameaux apparaissent. Ils nous rappellent que ces espaces arides, désertiques, subissent des températures extrêmes. La végétation est de plus en plus rare. Le paysage minéral. Nous prenons encore de l’altitude, presque 1000 mètres de dénivelé et plus de 6 heures sur les vélos. Nous décidons qu’il est temps de nous arrêter. Nous plantons la tente au milieu de ce rien. Le corps est fatigué, les émotions se soulèvent. Hier nous luttions contre la chaleur. Ce soir, nous ressortons les doudounes. J’aurais aimé un peu de douceur, mais l’intensité mongole continue. Pour une fois, nous sommes dans le sens des vents dominants. Pourtant, son souffle nous a contraints sans arrêt. Ici, il n’y a pas de pause, pas de repli. Nous sommes simplement là, mis à nus, au milieu de ces espaces.
Le lendemain, il nous faut à nouveau une bonne dose de motivation pour repartir à 6 heures. Il pleut. Une pluie glaciale tombe d’un brouillard qui tapisse les montagnes. Nous entrons droit dedans. Puis il se soulève. Les parois apparaissent. Des formations rocheuses étranges se dessinent dans la lumière grise. Nous continuons à monter à flanc de coteaux. Près de 3 000 mètres d’altitude, notre plus haut col en Mongolie. Nous nous arrêtons quelques instants vers l’Ovoo et ses crânes.
Une petite pause, la pluie nous chasse à nouveau. Nous descendons alors les épingles de la route qui serpente dans la vallée. Nous tremblons de froid. Et soudain, l’eau. Nous venons de rejoindre le ruisseau. Notre prochain point d’eau.
Celine, Xavier, Nayla et Fibie
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