Khovd apparaît comme une respiration. La ville repose dans une vaste plaine, enlacée par d'étonnantes montagnes orangées aux formes sculptées par le vent. Une rivière y dessine des méandres entre les yourtes blanches et, surtout, il y a des arbres. De vrais grands arbres. Leurs feuilles bruissent doucement au-dessus de nos têtes. Après tant de kilomètres passés sous un ciel immense, leur ombre est une retrouvaille.
Khovd donne l'impression d'être à la croisée des mondes. Son marché en est sans doute le meilleur reflet. Ce n'est pas seulement un endroit où l'on vient acheter quelques provisions. C'est un lieu où l'on prend le pouls de toute une région.
Les cris des marchands se mélangent à l'odeur de la viande fraîche, du charbon, de la poussière. Les pick-up arrivent de toutes les directions, chargés de montagne de pastèque, de bidons de lait, ou parfois d'un mouton fraîchement découpé.
— « Goûte ! »
Une femme nous tend un arrul. Son visage s'illumine lorsque Nayla et Fibie le prennent sans hésiter et croquent dedans avec un grand sourire.
— « Амттай! » (C'est bon !)
La femme nous regarde, surprise. Surprise de voir les filles apprécier ce fromage séché si particulier. Plus surprise encore de les entendre répondre en mongol. Son visage s'illumine.
Sous des bâches colorées, des vêtements, du cachemire, des tissus mongol, des produits cosmétiques, des fournitures scolaires tandis que des bonbons russes et chinois ajoutent leurs couleurs éclatantes aux étals. À quelques mètres, on négocie une selle de cheval, un vieux pneu, une casserole ou des bottes de feutre. Leurs grands-parents avancent, vêtus de leur deel traditionnel, les rides dessinées par le vent des hauts plateaux.
On a l'impression que toute la steppe s'est donné rendez-vous ici pour quelques heures, avant de repartir se dissoudre dans l'immensité.
Le Naadam avait été annulé. Une épidémie de fièvre aphteuse avait placé toute la région en quarantaine. Pendant plusieurs semaines, impossible de rassembler la population.
Nous pensions être arrivés trop tard.
Puis, au marché, quelqu'un nous lance avec un grand sourire :
— « Le Naadam a lieu demain ! »
Nous nous regardons. Impossible. Après des centaines de kilomètres à travers la Mongolie et l’Altai russe, nous venions d'arriver exactement au bon moment.
En entrant dans le stade, les lutteurs mongols attirent immédiatement le regard. Leur démarche est lente, presque cérémonielle avec leur culotte et leur gilet. Puis viennent les archers. Nayla ne quitte plus le pas de tir des yeux.
— « Moi aussi, j'aimerais essayer ! »
Les femmes bandent leur arc avec une étonnante tranquillité. Leurs deels colorés flottent dans le vent. Les bottes de cuir brillent sous le soleil. Aucun geste brusque. Seulement la respiration, puis la corde qui claque. Les flèches filent jusqu'aux plots qui font office de cible.
Puis, nous nous approchons d'un groupe d'hommes assis au ras du sol. Devant eux, une longue piste de bois. L'un d'eux propulse un petit osselet d'une pichenette sèche.
Tac !
Les autres éclatent en applaudissements et ouvrent les bras en chantant. Intriguée, Fibie s'accroupit pour mieux voir. Un homme lui tend un osselet en souriant et lui montre le geste.
D'une simple pression du doigt, l’osselet jaillit d'un seul coup et file à toute vitesse vers la cible.
Fibie ouvre de grands yeux.
— « C'est impossible ! »
Puis vient la cérémonie d'ouverture. Des dizaines de groupes ethniques traversent le stade dans leurs costumes traditionnels. Les tissus brillent sous le soleil. Les broderies scintillent. Les bleus profonds, les rouges éclatants et les verts lumineux dessinent un véritable fleuve de couleurs.
Les chants de gorge résonnent comme s'ils montaient directement des montagnes. Le son profond du morin khuur, le violon à tête de cheval, accompagne les danseurs. Les cavaliers entrent dans l'arène et leurs chevaux semblent vouloir participer eux aussi à la fête.
Pendant quelques heures, toute la diversité de la Mongolie se rassemble dans un même souffle. Et l'on comprend que le Naadam est bien plus qu'une fête. C'est une mémoire vivante. Une manière de raconter un peuple sans avoir besoin de mots.
Nayla et Fibie sont si excitées qu’elles aussi aimerait se vêtir de couleur flamboyantes et joindre les danseur. Mais là ce qui me touche le plus dans ces danses de couleurs s’est notre présence ici. Je repense aux derniers jours. Comme si, malgré toute l’accélération pour arriver à Khovd, toutes les tempêtes, tous ces kilomètres d’immensité, tous les événements, nous étions appelé à être ici, maintenant.
Et demain, les pick-up repartiront dans toutes les directions. Les familles retrouveront leurs vallées, leurs troupeaux, leurs montagnes. Le stade redeviendra silencieux.
Pourtant, pendant une journée, toute la steppe s'était donné rendez-vous ici.
Et comme souvent, une rencontre en appelle une autre.
Nous faisons la connaissance de deux familles installées à Khovd, l'une brésilienne, l'autre anglo-américaine. Elles aussi ont choisi l'école à la maison, inspirées par l'approche de Charlotte Mason : les livres vivants, la narration, l'observation de la nature.
Les adultes échangent leurs expériences tandis que les enfants, eux, jouent déjà. Quelques minutes suffisent. Nayla et Fibie disparaissent avec leurs nouveaux amis. Bientôt, nous les apercevons galoper à travers la plaine sur deux petits chevaux mongols, Cappuccino et Caramel.
Leurs éclats de rire se perdent dans le vent.
Celine, Xavier, Nayla et Fibie
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