La route s'élève doucement vers le col.
Depuis plusieurs jours, une même sensation nous accompagne. Nous avons le sentiment de revenir vers un lieu qui nous appelle. Comme si l'Altaï exerçait sur nous une force invisible, une attraction silencieuse.
À près de 2 700 mètres, nous atteignons le sommet.
Entre la Mongolie et la Russie s'étend un vaste « no man's land » de 25 kilomètres. Les montagnes ne connaissent pas les frontières. Les vallées se prolongent sans se soucier des lignes tracées sur les cartes. Seuls les hommes ont décidé qu'ici un pays s'arrêtait et qu'un autre commençait.
Devant le poste russe, une longue file de voitures et de camions patiente déjà. A vélo, nous pouvons heureusement passer.
Devant les barricades, nous observons les contrôles. Des valises sont entièrement vidées sur le sol. Les capots s'ouvrent. Les sièges sont démontés. Personne ne semble protester. Ici, chacun attend que l'on décide de son sort.
Nous entrons dans le bâtiment et, après quelques minutes d'attente, un agent vient récupérer nos passeports avant de disparaître derrière une porte. Puis plus rien. Personne ne nous explique ce qui se passe, personne ne nous demande de patienter. Les minutes s'étirent, puis les heures.
Les filles finissent par s'installer par terre. Fibie joue avec sa petite fée en tricot, lui inventant mille aventures, tandis que Nayla s'évade dans son roman en anglais. Elles semblent avoir accepté cette attente sans fin mieux que nous. De notre côté, chaque ouverture de porte nous fait lever la tête, avant de retomber dans une nouvelle période d'incertitude.
Lorsqu'un officier nous fait enfin signe d'entrer, nos passeports sont déjà posés devant lui. Il nous invite à nous asseoir, les ouvre avec une lenteur déconcertante et prend le temps d'examiner chaque page avant de commencer son interrogatoire.
Pourquoi entrons-nous en Russie par ce poste-frontière ? Quel itinéraire avons-nous suivi ? Où comptons-nous aller ensuite ? Puis, sans transition, la conversation glisse vers un sujet autrement plus sensible : que pensons-nous de la situation en Ukraine ?
À peine avons-nous répondu qu'il nous demande nos téléphones. Il fait défiler nos contacts, s'arrête sur certains noms, demande qui sont ces personnes. Viennent ensuite des questions auxquelles nous ne nous attendions pas : nos études, les écoles que nous avons fréquentées, les villes où nous avons vécu, puis nos anciens emplois, les entreprises pour lesquelles nous avons travaillé. Nous répondons tour à tour, essayant de comprendre où il veut en venir, mais plus les questions s'enchaînent, moins leur logique nous apparaît. À la longue, nous avons l'impression que l'essentiel n'est plus ce que nous répondons, mais simplement le fait de répondre.
Le temps continue de s'étirer. Fibie commence à remuer sur sa chaise, incapable de comprendre pourquoi nous sommes toujours là. Nayla, elle, ne lit plus. Elle est devenue silencieuse. Je connais ce silence : celui qui apparaît lorsqu'elle comprend que, cette fois, nous ne maîtrisons plus rien.
À travers la fenêtre, les montagnes sont toujours là, immobiles, indifférentes. Ici, pourtant, tout semble dépendre d'un seul homme. Je comprends alors que ce contrôle ne sert pas uniquement à vérifier nos documents. Il rappelle aussi, d'une manière très subtile, qui décide.
Lorsque Fibie vient finalement s'asseoir sur mes genoux, je regarde Xavier avant de me tourner vers l'officier.
— Si notre présence pose un problème, dites-le-nous simplement. Nous pouvons repartir en Mongolie.
Le silence qui suit paraît durer une éternité. Puis l'homme relève enfin les yeux. Son visage s'est légèrement détendu.
— C'est la procédure. Plus vite vous répondrez, plus vite ce sera terminé.
Quelque chose a changé. Son ton est moins dur. Sans être devenu chaleureux, il semble désormais nous considérer autrement.Finalement, les questions s'enchaînent plus rapidement. L'officier referme nos passeports, les fait glisser vers nous et esquisse un léger sourire.
— Bienvenue en Russie !
Xavier ne peut s'empêcher de répondre avec un sourire en coin :
— Eh bien... ce n'est pas un accueil très chaleureux.
Quelques minutes plus tard, la barrière se lève enfin. Il est déjà plus de seize heures trente.
Après quelques kilomètres, le silence qui nous accompagne depuis la frontière laisse peu à peu place aux questions. Fibie veut comprendre ce qui vient de se passer. Pourquoi avons-nous attendu si longtemps ? Pourquoi toutes ces questions ? Nayla, elle, ne dit presque rien. Ses yeux sont humides. L'interrogatoire l'a profondément marquée. La tension était trop forte, trop brutale.
Pourtant, dehors, rien ou presque n'a changé. Les mêmes montagnes bordent la route, les mêmes steppes s'étendent jusqu'à l'horizon. Les familles kazakhes continuent de vivre de part et d'autre de cette frontière que leurs troupeaux ignorent depuis bien plus longtemps que les États qui l'ont tracée.
Et pourtant, nous sommes bien entrés dans un autre monde.
Lorsque nous étions passés à vélo par Kosh-Agach, quinze ans plus tôt, le village semblait perdu au bout de la Russie. Aujourd'hui, les cafés, les hébergements et les maisons neuves témoignent d'un grand développement. Depuis que les Russes voyagent moins à l'étranger, l'Altaï est devenu l'une de leurs destinations privilégiées. Les infrastructures ont suivi, même si les longues files d'attente aux stations-service et les restrictions sur le carburant rappellent que le pays vit toujours sous certaines contraintes.
En fin d'après-midi, nous nous arrêtons près d'un puits. L'eau est d'une fraîcheur saisissante. Je remplis ma gourde, puis nos vaches-à-eau, savourant ce simple geste après cette journée éprouvante.
Le soir, nous dressons la tente au milieu de la steppe. Une fois le camp installé, je m'éloigne de quelques pas et m'assieds face aux montagnes. C'est seulement à cet instant que je réalise combien, depuis plusieurs jours, une partie de moi était restée en alerte. Peut-être à cause de cette crainte diffuse d'entendre une moto s'approcher au milieu de la nuit, ou de voir surgir un imprévu que nous ne pourrions pas maîtriser.
Cette vigilance retombe enfin.
Je respire plus profondément.
Devant nous, les montagnes de l'Altaï se parent des couleurs du soir.
Je comprends alors pourquoi nous revenons ici.
Ce n'est pas seulement pour la beauté des paysages. Il existe des montagnes plus hautes, des vallées plus spectaculaires. Mais rares sont les endroits qui procurent avec autant de force le sentiment d'être exactement à sa place.
Comme si cette terre, immense et silencieuse, savait nous appeler.
Celine, Xavier, Nayla et Fibie
- Suivre ce blog -
_____________________________________
Suivez-nous également sur:









Commentaires
Enregistrer un commentaire
Merci pour votre message.