Nous franchissons enfin le col. Au sommet, un petit lac repose, immobile, comme une dernière respiration avant Tsagaannuur, le dernier village mongol avant la frontière de l'Altaï russe.
Le ciel s'assombrit brusquement. En quelques minutes, le vent se lève avec une violence inattendue. Les rafales frappent les vélos de côté et arrachent presque le guidon de nos mains. Il faut se pencher, lutter, corriger sans cesse la trajectoire. Je regarde Fibie. Au milieu de cette immensité, elle paraît si petite. Une enfant de huit ans qui s'accroche à son guidon tandis que le vent descend des montagnes comme s'il voulait nous repousser.
Autour de nous, il n'y a plus que de la roche. Des montagnes nues, des couleurs de sable, d'ocre et de gris. Pas un arbre. À plus de 2 300 mètres d'altitude, le paysage semble avoir été débarrassé de tout.
Lorsque les premières maisons apparaissent enfin, nous apercevons Tsagaannuur. Le village ressemble à un poste avancé posé au bout du monde. Les maisons blanches aux toits plats s'éparpillent dans la plaine balayée par le vent. Quelques enfants s'approchent de nous en demandant de l'argent tandis que les rues paraissent presque désertes.
— On dirait un village en guerre, souffle Nayla.
Je comprends ce qu'elle ressent. Moi aussi, je trouve que cet endroit a quelque chose de rude. Presque austère.
Nous cherchons un endroit où passer la nuit. Il n'y a qu'un petit motel, qui ne paraît guère accueillant. C'est alors qu'un jeune homme nous interpelle. Une famille kazakhe nous accueille avec un sourire qui balaie immédiatement la première impression laissée par le village. Ils viennent tout juste de monter une yourte pour les voyageurs et nous proposent d'y dormir. En réalité, c'est la seule « guest house » de Tsagaannuur.
À peine installés, une grande théière apparaît. Le thé salé fume dans les bols, les boortsog encore tièdes circulent avec le beurre frais. Après plusieurs jours de poussière et d'efforts, cette table a le goût d'un refuge.
Très vite, une forme d'intimité s'installe. Le père a le même âge que nous. Nous mélangeons quelques mots de mongol, d'anglais, de russe et de kazakh, beaucoup de gestes aussi, et pourtant nous nous comprenons. Les filles, elles, n'ont besoin d'aucune traduction. Quelques minutes suffisent pour que les jeux de cartes apparaissent, puis un ballon, puis une partie de cache-cache autour des yourtes. Un peu plus tard, les voilà déjà parties traire les chèvres avec les enfants de la famille, comme si elles avaient toujours vécu ici.
Je les regarde avec un certain étonnement. Le matin encore, nous étions seuls dans une vallée où la montagne semblait ne vouloir laisser passer personne. Le soir, elles rient avec cinq enfants qu'elles ne connaissaient pas quelques heures plus tôt. Je me demande souvent comment elles vivent tous ces changements. Elles, en réalité, ne se posent jamais la question. Elles vivent simplement l'instant.
Le lendemain, toute la petite troupe part se baigner dans la rivière. Les éclats de rire résonnent longtemps entre les montagnes.
Tsagaannuur semble pourtant vivre loin de tout. Les légumes frais se résument à quelques pommes de terre, des carottes et des oignons. L'électricité est coupée depuis plusieurs jours. Lorsqu'elle revient enfin, nous avons l'impression que le village se réveille. Vingt minutes plus tard, tout s'éteint de nouveau.
Au-dessus des toits, la silhouette d'une mosquée rappelle que nous sommes désormais chez les Kazakhs de Mongolie.
Le soir, nous parlons longuement avec notre hôte. Il nous raconte son voyage dans la taïga russe et en rit encore.
— Il y avait beaucoup trop d’arbres, nous dit-il.
Je souris. Bien sûr.
Autour de Tsagaannuur, les montagnes semblent n'avoir laissé de place qu'à la pierre, au vent et au ciel. Celui qui a grandi dans ces paysages peut se sentir tout aussi dépaysé au milieu d'une forêt que nous au cœur de ces steppes minérales.
Je regarde une dernière fois les sommets qui entourent le village. En arrivant, j'avais cru découvrir un endroit rude, presque hostile. Je me trompais.
Sous cette terre battue par les vents circule quelque chose de profondément vivant. Des enfants qui jouent sans se soucier des frontières. Une famille qui ouvre sa porte à de parfaits inconnus.
Je comprends alors que, parfois, les lieux les plus austères sont aussi ceux où l'on se sent le plus profondément accueilli.
Céline, Xavier, Nayla et Fibie
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