Ce matin, de fines traces de gelée recouvrent encore nos sacoches.
Le soleil vient à peine de franchir les collines, mais le vent souffle déjà sur la steppe avec une froideur mordante. En sortant de la tente, nos doigts engourdis nous rappellent que malgré l'arrivée de l'été, les nuits restent rudes à près de 1'500 mètres d'altitude.
Nous replions le camp lentement, un thé chaud entre les mains, avant de reprendre la route.
Le vent est de face une fois encore. Il semble vouloir nous rappeler que rien n'est jamais acquis dans les steppes mongoles. Nous avançons lentement à travers les collines ondulantes. La piste grimpe, encore et encore, jusqu'à un nouveau col.
Puis nous basculons de l'autre côté. Devant nous, les paysages s'ouvrent à nouveau. Mais le vent nous retient. Comme une main invisible posée sur nos vélos.
Un immense chien surgit d'une yourte isolée. Il s'approche en courant, nous observe quelques instants, puis repart aussi soudainement qu'il est apparu.
Au loin, d'autres yourtes se dessinent dans l'immensité. Derrière elles, les montagnes prennent forme. Plus loin encore, quelques sommets portent encore les dernières neiges du printemps.
À midi, nous nous arrêtons sous le seul arbre des environs. Une ombre minuscule dans un océan d'herbe.
Depuis plusieurs jours, le soleil et le vent mettent nos corps à rude épreuve. Notre peau brûle malgré les couches de protection. Nos lèvres commencent à se fendre sous l'effet du froid, du soleil et de l'air sec. La poussière s’en déjà infiltrée dans nos vêtements et dans les sacoches. La Mongolie laisse ses marques.
Le soir, nous installons la tente près d'une yourte.

Une femme nous accueille avec un grand sourire. Son petit garçon joue dans la poussière de la steppe. Ses joues sont couvertes de terre, comme les nôtres. Elle nous offre du yaourt. Quelques mots sont échangés. Puis son mari revient. Vêtu de son deel traditionnel, il s'assoit avec nous. Son visage est sérieux. Il parle peu. Pendant de longues minutes, il nous observe simplement.
Puis son regard tombe sur moi en train de recoudre un trou dans les collants de Fibie. Un sourire apparaît. Puis un rire. Et soudain la glace est brisée. Plus tard dans la soirée, ils nous apportent un repas.
Des buuz, ces raviolis fourrés à la viande de mouton que l'on retrouve partout en Mongolie, baignants dans une soupe fumante, à base de lait. C'est le goût des steppes. Puissant. Authentique. Incontournable. Pour nos palais, l'expérience reste parfois un peu brutale, mais nous savourons surtout le geste. Le partage. La générosité.
Le lendemain, nous reprenons la route.
Et quelque chose change. Après des jours passés dans des paysages austères, des arbres apparaissent à l'horizon. De grands arbres se déploient. Magnifiques. Ils bordent une rivière large et abondante qui serpente dans la vallée.
Le contraste est saisissant.
Depuis plusieurs jours, nous évoluions dans des montagnes sèches où chaque source d'eau devenait précieuse. Ici, tout semble plus doux. Les arbres offrent leur ombre. La rivière reflète la lumière du soleil. L'herbe devient plus verte. Nous longeons cette vallée avec une sensation difficile à décrire. Comme si le paysage lui-même nous accordait un peu de répit. Comme une caresse après plusieurs jours passés à lutter contre le vent.
C'est peut-être à cet instant que tout remonte à la surface. La fatigue. L'intensité des derniers jours. L'accumulation des efforts. Lorsque le corps cesse de lutter, les émotions trouvent parfois enfin un chemin.
Nos jambes sont lourdes lorsque nous atteignons Tsetserleg, à 1 700 mètres d'altitude. Cette petite ville est la dernière véritable agglomération avant longtemps.
Nous retrouvons les gestes devenus familiers des voyageurs à vélo. Réparer. Entretenir. Réapprovisionner. Le panneau solaire a besoin d'attention. Le filtre à eau aussi. Le réchaud montre quelques signes de faiblesse. Nous parcourons le marché à la recherche des pièces manquantes.
Puis vient un luxe inattendu. Une laverie automatique. Nous regardons nos vêtements brunis par la poussière disparaître dans les machines avec un bonheur difficile à expliquer.
Quelques heures plus tard, les sacoches sont à nouveau pleines. La nourriture est achetée. Les réserves sont faites. Il est temps de repartir. Toutes nos options pour rester ce soir se sont évanouies. Alors on reprend notre courage.
Du moins, c'est ce que nous pensions. À mesure que nous quittons la ville, la réalité nous rattrape. Le prochain col se dresse devant nous. Il est déjà 18 heures. Fibie est épuisée. Nous aussi.
L'idée de poursuivre encore ce soir s'évapore peu à peu. Parfois, la meilleure décision consiste simplement à reconnaître ses limites. Nous trouvons finalement un camp de yourtes qui nous accueille à un prix raisonnable. Lorsque nous nous asseyons près du feu qui crépite dans le poêle, un immense soulagement nous envahit.
Le soir, nous discutons avec plusieurs médecins qui parcourent les campagnes pour apporter des soins aux familles nomades. Ils transportent même un équipement de radiologie mobile. Dans un pays aussi vaste, ces initiatives prennent une dimension impressionnante.
Lorsque la nuit tombe, Tsetserleg s'illumine doucement. Quelques immeubles émergent dans l'obscurité. Mais surtout ces grands enclos carrés, entourés de barrières de bois, derrière lesquelles se cachent tantôt une maison, tantôt une yourte.
De puissants projecteurs éclairent chaque quartier. Leur lumière accentue encore davantage l'obscurité des rues voisines. Comme si une partie de la ville disparaissait dans la nuit.
Et tandis que nous observons la ville depuis les hauteurs, nous retrouvons quelque chose qui nous était presque devenu étranger après tant de jours dans les steppes. Une halte entre deux immensités.
Avant d’y replonger !
Céline, Xavier, Nayla et Fibie
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