Tout semble s’accélérer dès notre retour en Mongolie. Même au passage de la frontière, les orages s’abattent au moment précis où nous dînons au sommet du col. Pas de pause : nous sommes poussés à avancer.
Dans la grande descente vers Tsaganuur, l’orage revient de plus belle, plus fort, plus sombre. Les vents sont furieux, nous poussant avec un élan de rage. Nous plongeons à toute vitesse dans cet univers infini, parsemé de yourtes blanches, retrouvant les grands troupeaux de moutons et de chèvres. Nous sommes précipités encore plus rapidement vers ce qui est présent mais que parfois nous refusons de voir.
Fibie, lancée à 50 km/h, fait une chute monumentale. Le visage en sang, la veste déchirée, le ventre brûlé par l’impact avec le guidon, sa roue voilée dessine désormais le symbole de l’infini. Et l’orage qui arrive, plus violent encore. Il faut décider vite. Nayla change de positionnement. Calme sa décision est tranchante: elle monte dans la voiture d’inconnus kazakhs que nous avons arrêté avec Fibie sur ces genou, pour rejoindre la famille que nous connaissons à Tsagannuur. Nous chargeons les vélos dans une camionnette et filons à toute allure. Heureusement, les anges gardiens de Fibie l’ont bien protégées. Le chat l’aide à guérir ; elle s’endort, blottie contre lui.
Fibie guéri rapidement et nous repartons dans des paysages illimités, vastes, grandioses, franchissant un col culminant à 2 600 mètres. Les camionneurs s’arrêtent pour nous saluer. Au sommet, un homme freine. Il sort de sa voiture comme s’il allait s’occuper du troupeau de chevaux, mais se dirige vers nous. Il m’aide à gravir la montée dans la piste en terre. Puis je redescends chercher Nayla et Fibie. Il m’accompagne. Je regarde alors cet homme de plus de 60 ans venus nous aider, comme si c’était normal.
Peut-être est-ce cela que le voyage nous apprend : cette générosité pure, venue du cœur, dans la spontanéité. Lorsqu’elle vient d’un ami, on la prend parfois pour acquise ; mais lorsqu’elle émane d’un inconnu, on reconnaît soudain la grandeur du geste et toute la grâce d’une humanité reliée à son essence. Je salue cet homme et son infinie bienveillance.
La route bascule soudain dans une vallée immense qui descend durant plus de 40 km dans un décor impressionnant. Mais plus nous descendons, plus nous entrons dans une énergie brute. Arrivés à Bayan-Ölgii, nous sommes surpris par la grandeur de la ville et ses embouteillages, contrastant totalement avec notre expérience d’il y a quinze ans, en plein hiver. Impossible de se poser : le marché que nous voulions montrer aux filles est fermé. Tout semble compliqué, même pour trouver certains produits alimentaires. Nous passons d’un mini-marché à l’autre, ballotés dans un monde qui nous épuise. Puis nous quittons la ville. Devant nous : 250 kilomètres sans ravitaillement. Sans vraiment nous en rendre compte, l'immensité est devenue notre quotidien.
Nous grimpons jusqu’au lac Tolbo. L’orage nous rattrape, drapant les montagnes de nuages sombres prêts à les engloutir. Puis dans un retournement spectaculaire, le ciel s’embrase d’un orange incandescent, exaltant les teintes brun-orangé de la roche. Le lac, lui, s’étire dans un bleu pastel tandis que les oiseaux volent en formation, reflets d’argent traversant le ciel.
Cette fois, nous partons pour le grand col : une montée raide au milieu de sommets qui s’élèvent pour certains à plus de 4 000 mètres. Les glaciers suspendus reflètent la lumière, comme pour souligner leur majestuosité. Nous avions emprunté cette route il y a quinze ans, lorsque l’asphalte n’était qu’un rêve. La tempête s’était alors abattue sur nous, dans un univers où nous étions seuls avec nos aspirations et notre détermination.
Cette fois encore, la tempête frappe au sommet. Nous avons à peine le temps d’avaler une bouchée. Il faut tout plier et repartir dans la violence d’un vent qui nous pousse et nous bouscule. Nous devons encore nous arrêter vers la rivière pour filtrer de l’eau dans ce souffle hurlant et poursuivre jusqu’au deuxième petit col.
Au sommet, nous avons déjà 800 mètres de dénivelé dans les jambes. Ce qui se dévoile devant nous est encore plus grand que ce que nous avons traversé, au-delà de ces vastes terres, au-delà des énergies en jeu, au-delà de ce qui se joue en nous physiquement. Comme si nous devions nous reconnecter à la vibration et à l’invisible plutôt qu’aux contingences matérielles, pourtant si présentes ici.
Nous rejoignons des yourtes pour la nuit. Un homme nous accueille comme le gardien du lieu. Il dégage une présence différente, comme s’il nous attendait.
A l’aube, nous sommes à nouveau sur nos vélos. L’environnement ne nous offre aucun répit : orages, pluie, vent. Et lorsque tout s’arrête, les moustiques s’en mêlent, surtout dans les montées, comme pour nous forcer à avancer. Nous traversons le canyon où paissent des chameaux et retrouvons l’unique arbre sacré au bord du torrent, celui qui en plein hiver nous avait donné le courage de poursuivre. Enfin, nous entrons dans la gigantesque plaine.
Lorsque nous roulons entourés de formations aux pierres rouges empilées, parfois rondes comme des galets ou émiettées comme du pain trop sec, les filles décident de rouler 100 km pour rejoindre Khovd. Le défi est lancé. Les kilomètres s’enchaînent. Les derniers sont longs, malgré la beauté des formations rocheuses. 90km, les sourires disparaissent peu à peu, remplacés par cette concentration silencieuse que je leur connais. À l'entrée de Khovd, elles sont épuisées, mais elles viennent de franchir un cap. Leur premier cent kilomètres. Les filles ont relevé leur défi !
Celine, Xavier, Nayla et Fibie
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