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La fin de l’asphalte : l’appel de l’inconnu


Le route asphaltée s'arrête à Ulaangom.

Sur la carte, la suite n'est plus qu'un fin trait gris qui serpente vers Tsagaannuur, à la frontière avec l’Altaï russe. Deux cent cinquante kilomètres de piste. Plusieurs cols dont le plus grand à plus de mille mètres de dénivelé. Une plaine à la chaleur torride. Trois rivières qui se divisent en plusieurs bras. Une vallée encaissée et tous nous parle avec le même sourire : ça va secouer.


Nous déroulons la carte sur la table de la famille qui tient le petit hotel où nous restons. Le père est chasseur. Il connaît ces montagnes comme sa poche. Nous lui faisons entièrement confiance. Son doigt suit la piste.

Il s'arrête au col. Puis au premier lac. Puis à la rivière.

— « Là... parfois l'eau arrive jusque-là. » Il pose sa main sur son ventre.

Nous échangeons un regard avec Xavier.

La rivière, nous l'avions déjà repérée sur la carte. Mais nous attendions une confirmation d’un local. A ses gestes, tout devient soudain beaucoup plus réel.

Une autre nouvelle complique encore les choses. Une épidémie de fièvre aphteuse vient de toucher la province suivante. Nous pouvons passer, mais il y aura peu de trafic. Les véhicules sont bloqués à la rivière.

Nous restons longtemps à discuter. Puis nous prenons une décision qui ne nous ressemble pas vraiment. Nous ferons une partie en jeep. Non pas pour éviter la difficulté. Simplement parce que l'imprévu est déjà suffisamment présent pour ne pas en ajouter volontairement.


Première étape, les vélos seront charger avec une yourtes

Le lendemain, le pick-up grimpe au-delà du premier col. Puis il s'engouffre dans une vallée chaotique pour rejoindre le lac Üüreg.


2ème étape, nous mettons les 4 vélos sur la jeep

Une étendue d'un bleu profond posée au milieu d'une steppe aride.

L'Ouest mongol possède une énergie particulière. Quelque chose de plus brut. De plus sauvage. Comme si la terre vibrait avec davantage de force.


Il n'y a presque rien. Juste l'eau et les montagnes enneigées. Nous plongeons dans l’eau limpide. Le corps frissonne puis une sensation de bien être s’installe. C’est ici que nous passons la nuit.


À six heures du matin, nous reprenons la piste. Pendant des heures, nous roulons. Traversant deux cols à plus de 2 500 mètres d'altitude. Plus une rivière. Plus une yourte. Rien que l'herbe rase, des pierres et des vallées. Nous entrons finalement dans une gigantesque plaine qui s’étire des hautes montagnes au nord, au désert au sud.

Puis apparaît le poste sanitaire.

Une yourte solitaire. Deux hommes. Une barrière perdue au milieu d'une plaine immense.


À peine descendus du véhicule, nous sommes happés par un bourdonnement. Des centaines de taons tournent autour de nous. Ils frappent les bras, le visage, les jambes. L'air lui-même semble vibrer.

Le verdict tombe rapidement.

Le pick-up ne passera pas.

Plus loin, la rivière est trop profonde. L'un des hommes s'avance. Sans un mot, il pose la main sur son nombril.

— Jusque-là.

Je regarde Xavier.

Traverser seuls ? Impossible. Il faudrait porter les vélos, les sacoches, les filles. Trouver son équilibre dans une eau glacée qui pousse de toutes ses forces.

Le chauffeur ne dit rien. Il rejoint l'ombre de son pick-up, et s'accroupit. L’un des gardes allume une cigarette.

Personne ne semble pressé. Le temps s’étire.

Je scrute le visage du chauffeur. Impossible d'y lire quoi que ce soit.

Alors nous attendons, nous aussi.

Puis le chauffeur prend son téléphone. Quelques phrases, rapides, sur haut-parleur. Nous ne comprenons pas un mot. Son visage reste impassible. Il écoute. Répond. Raccroche.

Sans un sourire, sans un commentaire, il se tourne vers nous.

— On y va.

Un poids immense quitte nos épaules. L'un des gardes entre dans le véhicule. Sans lui, impossible de deviner où traverser. Les bras de la rivière changent sans cesse de profondeur. Il faut connaître les passages.

Quelques minutes plus tard, nous atteignons l'autre rive.

Le pick-up repart aussitôt.

Cette fois, il n'y a plus personne. Seulement nous, nos vélos... et les montagnes au loin.

Les moustiques nous tombent dessus. En quelques secondes, ils nous enveloppent d'un bourdonnement continu. Ils se posent sur les bras, les jambes, le visage. Nous les chassons d'un revers de main, mais ils reviennent aussitôt.

Impossible de rester immobiles. Il faut agir.

Vite. Les gestes deviennent plus brusques, les phrases plus courtes.

— Plus vite !

— Prends les gourdes !

— Non, pas comme ça !

Il faut charger les vélos, sortir le filtre, remplir les vaches à eau. Qui pompe ? Les moustiques ne nous laissent pas le temps de réfléchir. Ils imposent leur rythme.


Je sens la tension monter entre nous. Pas une vraie dispute. Plutôt cette nervosité exacerbée.

Je me concentre, je respire, puis je vais pomper l’eau. Trente-cinq litres. Les vélos deviennent un peu plus lourds. Nous ne savons pas où sera la prochaine rivière.

Nous repartons aussitôt.

La piste est un chaos de pierres et de sable.

À chaque bras de rivière, nous descendons des vélos. L'eau nous arrive aux genoux, parfois un peu plus haut. Nous poussons les vélos dans le courant puis remontons sur la berge. Ensuite, il faut retrouver son équilibre sur les cailloux, pousser encore, prendre de la vitesse pour éviter de se faire piquer.


Quelques centaines de mètres plus loin, un nouveau bras coupe la piste. Alors, nous recommençons. Encore.

- Ça me brule partout, dit Xavier en serrant les dents. Je vois sa peau se couvrir de boules rouges. Les piqûres gonflent sur ses bras, son cou, ses jambes. Les moustiques semblent s'acharner sur lui. Il chasse les insectes d'un geste machinal et continue d'avancer.


Les kilomètres passent.

Ou plutôt, ils ne passent pas.

Je regarde Nayla.

Je reconnais cette expression. Celle qu'elle prend lorsque le terrain devient vraiment difficile, dans ces journées où rien n'est offert, où chaque kilomètre se gagne. Je sais que ses jambes brûlent autant que les nôtres, mais je sais aussi qu’une partie d’elle se sent vivante dans ces moments-là.


Je regarde ensuite Fibie.

Elle souffle.

— C'est quand la rivière ?

— Vers les montagnes, j’espère.

Elle descend une nouvelle fois de son vélo pour franchir un passage de pierres. Nous l'encourageons. J’essaye de lui raconter une histoire, mais dans l’effort mon imagination s’est envolée.

- Il nous faut rejoindre le prochain point d’eau.

Elle le sait. Elle fait de son mieux. Puis soudain, elle n’en peut plus.

- On est ensemble. On va y arriver ! Lui souffle Xavier. Elle aime écouter son papa.


Elle voit une piste difficile, des moustiques agaçants, des montagnes immenses. Elle ne sait pas que je regarde déjà mes réserves d'eau autrement. Sans même y réfléchir, je prends des gorgées un peu plus petites que d'habitude.

Au cas où. Au cas où la rivière serait plus loin. Au cas où elle serait asséchée.


Après près de 2 heures, je regarde mon compteur.

" 8 kilomères "

Je relève la tête. Les montagnes semblent aussi lointaines qu'au départ.

1 heure plus tard, une ligne verte apparaît au fond de la vallée. L’eau doit couler. Je sens mes épaules se relâcher.

La rivière nous accompagne désormais.

Après des heures passées dans la plaine brûlante, sa présence change tout.

Elle dessine un mince ruban de verdure entre les falaises ocres de ce monde minéral. Je bois enfin sans compter.


La vallée est une gorge dont les parois gagnent en hauteur. La piste suit les méandres de la rivière. Elle reste pourtant aussi exigeante. Les pierres secouent les vélos, les tôles ondulées font vibrer nos bras jusque dans les épaules. Chaque kilomètre demande un effort. Pourtant, chaque virage dévoile un décor plus impressionnant que le précédent. Nous avons l'impression d'entrer dans un immense labyrinthe de roche.

Je regarde les filles.

Nayla commence à fatiguer.

Fibie grimace, pousse son vélo dans les cailloux, puis remonte dessus quelques mètres plus loin.


— Regarde, la piste est meilleure là-bas.

Nous poussons les vélos dans les passages les plus cassants. Nous peinons tous. Chacun avance à sa vitesse, et c'est ensemble que nous progressons.

Les heures passent. À quatre kilomètres à l'heure, la montagne semble ne jamais finir.

Puis, au détour d'un méandre, une minusucle prairie apparaît.

L'herbe est d'un vert éclatant. Après toute cette roche, elle ressemble à une invitation.


— On pourrait dormir là.

Xavier part reconnaître les lieux. Nayla le suit. Je commence déjà à imaginer la tente au bord de la rivière, les chaussures enfin retirées, le repas du soir.

Trois minutes plus tard, ils courent. Ils frappent leurs bras, leur nuque, leur visage. Autour d'eux, un nuage sombre tourbillonne.

— Je n'ai jamais vu autant de moustiques !

Xavier reprend son souffle.

— J'ai tapé trois fois sur ma cuisse... et à chaque fois, j'en ai écrasé cinq.

Nous repartons aussitôt. Les insectes nous poursuivent. Nous pédalons sans vraiment choisir notre allure, tentant simplement de leur échapper.


Les falaises s’étirent encore. Impossible de bivouaquer sur les pentes.

La lumière commence à décliner. Je regarde discrètement Xavier. Nous ne nous parlons presque pas. Nous pensons à la même chose. Où allons-nous dormir ?

Enfin, un chaos de pierre apparaît au bord de la rivière. Il n'y a presque pas d'herbe. Les moustiques sont moins nombreux.

Ce sera ici.

Nous montons la tente rapidement, avant de courir vers la rivière. L'eau est si froide qu'elle coupe le souffle. La poussière disparaît de nos jambes, de nos bras, de nos visages. Pendant quelques minutes, je sens la fatigue s'éloigner avec elle.

Le répit ne dure pas. À peine assis pour souper, les moustiques reviennent. Nous avalons notre repas presque en silence avant de nous réfugier dans la tente.

Le lendemain, les jambes sont lourdes.

La vallée continue de se refermer autour de nous. La piste reste aussi mauvaise, mais quelque chose a changé. Au loin apparaissent les premières yourtes kazakhes. Des enfants nous aperçoivent et se mettent à courir. Leurs éclats de rire résonnent longtemps dans la vallée.


Nous échangeons quelques sourires, quelques gestes. Puis reprenons notre route.


Encore quelques heures d'effort. Encore quelques lacets. Puis le col apparaît enfin.


Le vent y est plus frais. Un petit lac reflète le ciel. Nous nous y arrêtons pour manger.

En regardant derrière nous, j'ai l'impression que cette vallée nous a laissés passer plus qu'elle ne s'est laissée traverser.

Devant nous, Tsagaannuur apparaît enfin.

Le dernier village avant l'Altaï russe.


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