Nous longeons la côte est. La route caresse la mer turquoise, puis s’égare parfois dans quelques montées abruptes. Soudain, un chemin apparaît. Il mène à un temple. Nous nous y glissons avec émerveillement et découvrons l’antre du phénix. Majestueux, éclatant, fascinant, l’oiseau de feu semble appeler à la renaissance. Ceux venus prier se prosternent et tournent autour de lui avec lenteur. Alors nous suivons le mouvement, nous aussi, honorant cet être mystique et tout ce qu’il symbolise.
Une forêt de pins nous accueille au bord de l’océan. Les vagues sont tumultueuses, pourtant l’eau est d’une beauté saisissante. Fibie adore jouer dans le sable ; elle s’y plonge littéralement. Puis elle se met à faire de la gymnastique : des roues, encore et encore, comme si le rivage lui offrait un immense terrain de liberté.
La météo annonce des pluies torrentielles pour demain. Nous cherchons alors un refuge parfait. Nous découvrons un pavillon, bien abrités… pourtant, quelque chose nous souffle que nous n’y serons pas tranquilles. Il faut trouver ailleurs. En attendant, les filles profitent du sable ; peut-être est-ce notre dernier au revoir à la mer avant longtemps. Cela nous fait étrange. Au Japon, l’océan n’était jamais bien loin.
Après avoir compris que nous ne pourrions pas rejoindre l’observatoire tourné vers la Corée du Nord avec nos vélos, nous revenons finalement sous nos pins. Après vingt kilomètres, et un détour par un marché animé nous installons le camp. Fibie enchaîne alors cent roues d’affilée, avec une détermination désarmante. Mais la nuit venue, la pluie tombe en rafales interminables.
Cette fois, c’est un véritable au revoir à la mer. Nous partons vers les terres. Et une carte attrapée presque par hasard, dans le feu de l’action, sur un petit stand sans même poser les vélos, devient soudain notre guide : le chemin de la Paix. Il longe la DMZ, la zone démilitarisée entre la Corée du Sud et la Corée du Nord. Cette piste cyclable qui parcoure les montagnes du nord nous appelle. Elle est une invitation.
Nous entrons dans les montagnes coréennes. Un arrêt au marché nous permet d’acheter du kimchi, du tofu ferme, des légumes et surtout des fruits pour Fibie. Des mangues… cela faisait des mois qu’elle en rêvait. Une femme nous offre des Yakult, ces boissons probiotiques, simplement pour nous donner du courage, avant d’embrasser les filles avec une tendresse de grand-mère.
Nous attaquons alors notre premier col. Il grimpe longuement. La route se faufile dans une vallée de plus en plus étroite avant de se transformer en lacets jusqu’au sommet. La vue plongeante est superbe: des montagnes à perte de vue.
Et puis, à quelques pas seulement, apparaissent les barrières, les fils barbelés, l’armée. Nous sommes tout près de la DMZ. Nous prenons alors le temps d’expliquer aux filles : la séparation de la péninsule coréenne, la guerre fratricide, ce conflit figé sans traité de paix, le désir d’unification si présent lors de notre découverte du pays en 2012.
Deux mondes séparés.
Derrière les sommets, un pays invisible et pourtant si proche.
Et, au milieu de tout cela, la générosité coréenne qui surgit encore :
— «Voici du lait et des biscuits !» nous lance un couple avec le sourire.
Le froid nous surprend. Quelques degrés seulement au réveil. Le vent est glacial. Pourtant, dans la journée, le soleil nous réchauffe doucement. Et surtout, les pistes cyclables longeant les rivières nous émerveillent. Les filles roulent devant en riant. Nous avançons au milieu des forêts vêtues de jeunes feuilles aux mille nuances de vert, ponctuées de fleurs éclatantes.
Le soir, nous campons au bord d’une rivière, au cœur d’une nature silencieuse. Un panneau «attention aux mines» nous rappelle que cette région fut un champ de bataille. Les filles comprennent alors que les guerres continuent de laisser leurs traces, bien après le silence.
Pourtant, ici, nous nous sentons loin des conflits. Immergés dans la nature. La nuit est constellée d’étoiles. Le matin, nous nous réveillons avec le chant des oiseaux et ce printemps qui s’éveille malgré les 0°C.
La suite reste fidèle à la Corée : des montées raides, intenses, presque démesurées, comme si la route choisissait toujours le passage le plus abrupt. Nous arrivons dans un petit village encerclé de montagnes formant un immense cirque naturel. C’est magnifique.
Derrière les sommets, la Corée du Nord. Un monde difficile à imaginer.
Les ascensions se succèdent. Des statues humoristiques nous saluent au bord de la route. Puis viennent les descentes, vertigineuses elles aussi. Nous plongeons littéralement avant de retrouver la rivière et, une fois encore, une piste cyclable parfaite.
Nous ne trouvons rien pour dormir et continuons encore un peu, jusqu’à entamer un second col. Nous sommes épuisés. Finalement, nous dormons sur un pont et nous nous lavons dans la rivière. Encore six cents mètres de dénivelé dans les jambes.
Les montées s’accumulent. Nous grimpons encore et encore tandis que les vents soufflent violemment. Nous traversons de petites vallées oubliées, des forêts profondes où le pollen recouvre parfois notre tente d’une fine poussière jaune. Puis nous atteignons le Monument de la Paix. Là, des œuvres monumentales transforment des chars d’assaut en musiciens, des armes en symboles entravés. D’immenses anneaux enlacés portent le signe de la paix ; des silhouettes se tiennent la main.
Nous longeons ensuite la barrière. De l’autre côté s’étend un no man’s land chargé de fractures et de mémoire.
Et pourtant, soudain, un goral à longue queue s’échappe dans la forêt. Cette rare chèvre-antilope des montagnes trouve ici un refuge inattendu. Depuis plus de soixante-dix ans, presque une vie humaine, cette frontière est devenue un étrange sanctuaire écologique. Sur quatre kilomètres et demi de large et deux cent cinquante kilomètres de long, la nature a repris ses droits. Loutres, ours, chats léopards : toute une biodiversité a retrouvé refuge dans cet espace interdit aux hommes.
Nous continuons parmi les chatons de saule qui s’envolent dans l’air, comme s’ils accompagnaient l’émerveillement qui nous traverse en Corée. Il y a ici une légèreté, une fluidité, un élan.
Oui, l’élan du printemps, de la renaissance, du mouvement. Nous nous sentons portés, remplis d’énergie et accueillis avec douceur. Nous croisons peu de monde. Perdus au cœur de la nature, nous nous sentons profondément bien.
Nous traversons un pont sous lequel le fleuve file directement vers la Corée du Nord. Passage interdit. Des familles séparées, des frères, des sœurs, des vies suspendues. Un peuple à qui l’histoire n’a pas laissé le choix.
Et pourtant, ici la vie continue partout.
Les jeunes générations grandissent avec cette frontière comme une présence lointaine, presque irréelle parfois, même si le service militaire rappelle sans cesse qu’elle existe encore.
Peut-être est-ce à Cheorwon, dans l’ancien siège du Parti des travailleurs coréens, que cette déchirure apparaît avec le plus de force. Cette blessure fratricide encore vive dans le coeur de nombreux Coréens. Les impacts dans les murs du bâtiment, les check-points délaissés et ceux encore actifs, jusqu’aux échos d’explosions militaires au loin, racontent encore silencieusement cette séparation.
Mais autour, les rivières coulent, les montagnes verdissent et le printemps poursuit doucement son élan.
Céline, Xavier, Nayla et Fibie
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