Dans les petites agglomération quelque chose nous trouble.
Ce n'est pas le paysage. Non, c'est une sensation plus difficile à saisir. Comme l'impression d'apercevoir les contours d'une autre Mongolie.

Debout à l'angle d'un bâtiment, nous observons le marché. Les hommes en deel arrivent à moto, le visage tanné par le soleil et le vent. À quelques mètres de là, d'autres descendent de gros 4x4, smartphone à l'oreille et dernières tendances de la capitale dans leurs poches. Deux mondes se croisent.
Les écarts de niveau de vie paraissent plus visibles qu'auparavant. Certains jeunes semblent davantage tournés vers Oulan-Bator que vers la steppe. Les familles nomades sont moins nombreuses. Et l'alcool laisse parfois des traces qu'il est difficile d'ignorer.
La Mongolie se transforme.
Les peuples nomades ont toujours su s'adapter. Aux saisons, aux empires, aux changements politiques. Pourtant, en traversant ces terres immenses, nous avons le sentiment d'assister à quelque chose de plus subtil : une recherche d'équilibre entre plusieurs directions.
Les troupeaux de yaks et de chevaux sont toujours là. Les familles vivent encore sous la yourte. Les ovoos veillent toujours sur les cols.

Mais quelque chose a changé.
Bien sûr, il y a les routes asphaltées qui traversent désormais certaines régions du pays et les supermarchés qui apparaissent dans les villes. Pourtant, dès que l'on s'éloigne un peu, les pistes reprennent leurs droits. Les mini-markets restent les principales sources de ravitaillement. Et l'autonomie demeure une nécessité bien plus qu'un choix.
Un jour, dans un petit village, nous cherchons un point d'eau. Nous essayons de demander notre chemin. Les réponses sont vagues, les gestes indiquent une direction au loin. La frustration monte. La fatigue rend les choses plus compliquées qu'elles ne le sont probablement.
Puis une femme nous fait signe de la suivre.
Nous poussons nos vélos derrière elle jusqu'à une rivière. Là, plusieurs habitants remplissent des bidons directement dans le courant. La scène est simple.
Et pourtant elle raconte quelque chose de ce pays. Ici, pour beaucoup, l'eau courante n'est pas une évidence.
Nous reprenons la route avec l'impression que la Mongolie avance sur plusieurs chemins à la fois. C'est peut-être cela qui nous interpelle le plus : cette coexistence permanente de mondes différents.
Un pays qui conserve ses troupeaux, ses yourtes, ses lieux sacrés et son rapport unique à l'espace. Mais qui cherche aussi sa place dans le monde, avec ces défis, ces rêves et ces contradictions.
La Mongolie que nous traversons est vivante. Complexe. Parfois déroutante.
Le soir, nous installons notre camp près d'un petit lac.
Les filles jouent au bord de l'eau. Elles dansent comme si elles appartenaient au vent. Le soleil descend lentement derrière les collines. Tout semble paisible. Nous avons l'impression d'avoir trouvé l'un de ces bivouacs dont nous nous souviendrons longtemps.

Puis la nuit tombe.
Alors que nous sommes déjà à moitié endormis, le bruit d'une moto déchire le silence. Des adolescents tournent autour du camp. Des pierres sont lancées. Des rires éclatent dans l'obscurité.

Nous ne répondons pas. Pour eux, ce n'est peut-être qu'un jeu. Une distraction sans conséquence. Pour nous, quelque chose se fissure. Nous restons allongés dans nos sacs de couchage, à écouter la nuit. À essayer de ne pas nourrir les scénarios qui s'invitent dans nos esprits.
Vont-ils revenir ?
Nous attendons simplement que les heures passent. Le sommeil ne s’invite plus.
Le lendemain, la fatigue est là. Avec elle, une forme de tristesse. Et cette question qui tourne en boucle : comment continuer à faire confiance ?
Heureusement, la route possède souvent un talent particulier pour nuancer les certitudes trop rapides
Quelques heures plus tard, des habitants nous offrent de l'eau au bord de la route. Une voiture s'arrête pour nous tendre des boortsog. Une petite fille agite les bras avec enthousiasme en nous voyant passer.

Les sourires reviennent peu à peu.
Comme souvent, les rencontres refusent de se laisser enfermer dans une seule histoire. La gentillesse n'efface pas l'incident de la veille. L'incident n'efface pas la gentillesse.
Les deux coexistent.
C’est à nous de trouver l’équilibre au milieu de ces contradictions.
Peut-être est-ce cela que la Mongolie nous enseigne.
Car cette terre possède une présence particulière. Une présence si vaste qu'elle agit comme un miroir.
Ce que nous observons autour de nous dialogue avec ce qui nous habite. Les paysages répondent à nos questionnements. Les rencontres révèlent nos attentes, nos peurs, nos blessures.
Alors nous avançons. Un peu plus attentifs. Un peu plus humbles, à ce jeu d’écho entre ce que nous portons en nous-même et ce que nous vivons. Entre nos peurs et nos élans, entre nos blessures et notre capacité à faire confiance.
Et tandis que nous poursuivons notre route, à travers les paysages, les rencontres et nos propres questionnements, nous ressentons peu à peu que la Mongolie n'est pas la seule à se transformer.
Nous aussi.
Céline, Xavier, Nayla et Fibie
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