Nous avançons à travers les montagnes, là où un sanglier surgit du silence et où les panneaux “ours” nous rappellent que nous ne sommes que des invités. Puis, nous arrivons chez Yoshi et Kana, neuf enfants explorent le monde à leur rythme, dans une maison où chaque instant devient une aventure d’apprentissage.
Traversant le cœur des montagnes, nous gravissons un col, un de plus. Ces passages exigent, comme toujours, force et courage, pourtant ils nous offrent aussi cette lente immersion dans l’intimité de la forêt.
Soudain, un sanglier surgit, hors du silence. Il passe tout près de nous et disparaît dans les fourrés. Noir, dodu, il s’éclipse en se dandinant, comme animé d’une humeur joyeuse.
Au sommet, la rivière limpide s’élargit en un petit bassin puis repart en cascade. Son eau est si pure que le fond apparaît, limpide. Nous nous lavons dans cette fraîcheur glaciale, qui d’un coup soulève la fatigue de nos corps. Les derniers rayons du soleil se sont déjà retirés ; la nuit ne tardera plus. C’est cette saison où l’on sent, sans équivoque, les jours raccourcir. La lumière s’échappe, la chaleur aussi.
Sur la petite baraque, un large panneau “Ours”, au regard menaçant, signale la présence des plantigrades. Cette année, leur réputation est sombre : les médias n’ont cessé de marteler leurs apparitions, parfois aux portes des villes. Quelques drames, hélas mortels, ont scellé leur sort : ils ont été déclarés dangereux. La chasse à l’ours est ouverte.
La cohabitation est difficile : les ours se multiplient, le climat se dérègle, la nourriture se fait rare. Ce ne sont pas seulement les décisions humaines qui nous interpellent, mais aussi l’attitude — cette longue indifférence soudain heurtée par une présence jugée dérangeante. Quel est le chemin de la cohabitation ?
Ici, une fois encore, nous sommes chez eux. Les excréments éparpillés en témoignent, même s’ils ne sont pas récents. Épuisés, nous écoutons ce lieu, tentant de percevoir s’il peut nous accueillir, si les ours vont tolérer notre présence. Nous nous sentons confiants. Rapidement l’humidité tombe, le froid s’installe. La forêt joue de sa chorale nocturne.
Nous glissons enfin dans un sommeil, enveloppés d’un parfum de terre humide et de bois, bercés par la respiration de la forêt.
Le lendemain, nous enfilons nos gants et doudounes, et partons dans l’air cristallin et froid. La route s’élance en une longue descente en lacet, dans des forêts grandioses et luxuriantes. Les couleurs sont vibrantes, profondes. Nous sentons l’émerveillement monté en nous, pétillant, une magie subtile s’est glissée en coeur de ces montagnes. Fibie s’enivre de cette descente infinie et dévale à vive allure, au point de m’inquiéter. La pente se poursuit, dans des lacets immenses qui serpentent sur le flanc de la montagne.
Nous atteignons finalement Gujo Hachiman, un village connu pour la qualité extraordinaire de son eau. Ici, les rivières cristallines et les sources sont vénérées depuis des siècles. Les habitants ont préservé des pratiques traditionnelles et écologiques qui garantissent la pureté de l’eau s’écoulant dans de petits canaux le long des rues. Des plateformes de bois permettent à chacun d’utiliser cette eau selon un système précis, transmis de génération en génération.
Sogi Sui, l’une des sources du village, est aussi le site d’un sanctuaire shinto du XVe siècle. C’est là que le poète Sogi échangea des poèmes avec le seigneur féodal Tsuneyori, un épisode devenu légende. Le lieu est aujourd’hui reconnu pour son importance écologique et historique.
Nous marchons le long de ces canaux, longeant de petites allées pavées, entre des maisons traditionnelles parfois perchées sur pilotis. Nous traversons les ponts au-dessus des rivières aux eaux vives. L’atmosphère du village nous enveloppe d’une énergie inédite au Japon, une saveur singulière, propre à ce lieu. C’est exquis, et cela ravive notre goût de la découverte.
Dans ces rivières, l’art traditionnel de la teinture et du tissage continue de vivre. Les artisans travaillent encore l’indigo, créant des tissus inspirés. On tisse la soie depuis plus de mille ans ici, et l’on teint l’indigo depuis des temps immémoriaux, au cœur même de la rencontre des trois rivières — la Yoshida, la Nagara et la Kodara. En repartant, nous croisons des pêcheurs qui capturent l’Ayu, ce petit poisson au goût délicatement sucré.
Nous longeons alors la rivière Nagara, suivant une petite route au cœur de la campagne japonaise traditionnelle. Les kakis sont désormais d’un orange éclatant, le ciel d’un bleu royal, et la rivière, elle, reflète d’un éclat émeraude.
Pourtant, le temps a raison de nous. Une pluie s’abat sans crier guarde. Le ciel pleure comme s’il devait ne jamais s’arrêter. Toute la nuit, et au petit matin, c’est encore pire, un rideau d’eau. Nous attendons patiemment une ouverture, une éclaircie, qui refuse de venir. Alors on se couvre de la tête au pied et on repart dans la pluie battante. Rapidement détrempés, pédaler est notre seule chance de garder un semblant de chaleur. Les gouttes battent nos visages, l’eau dégouline dans le col et s’infiltrer dans chaque pli. Pourtant, les rires de Fibie et Nayla résonnent au loin. Elles roulent dans les flaques à toute vitesse, s’émerveillent des éclaboussures. Aujourd’hui la pluie a le goût de l’innocence et de la légèreté. On prendrait même plaisir à la sentir glisser sur notre peau.
Nous arrivons enfin chez Yoshi et Kana, accueillis par leurs quatre enfants — Tsubasa, Misaki, Hyuga et Genzo. Depuis Hokkaidō, nous leur avions promis de venir les retrouver. C’est la fête : ils ont invité leurs amis, et très vite la maison s’emplit de rires, d’odeurs de cuisine, de voix entremêlées, des retrouvailles chaleureuses.
Yoshi et Kana pratiquent l’unschooling, tout comme leurs amis — cette famille américaine que nous rencontrons ce soir-là. Ils ont choisi l’éducation libre : pour eux, l’enfant n’est pas un vase que l’on remplit de connaissances, mais un être en mouvement, guidé par une curiosité innée et profonde. L’enfant va ainsi chercher par lui-même ce dont il a besoin pour se réaliser et atteindre ses propres objectifs. La connaissance jaillit de l’intérieur, et non de l’extérieur, nourrie par l’expérimentation, par cette envie innée d’apprendre.
Neuf enfants, avec Nayla et Fibie, neuf personnalités uniques, et pourtant une même manière d’aborder l’apprentissage. Un apprentissage qui naît de l’enfant lui-même, qui grandit avec la confiance qu’il se porte, qui s’étend à mesure que son désir de découvrir le monde s’éveille. Un apprentissage qui renaît à chaque détour et qui se tisse avec les apports des personnes de tout âge qu’ils croisent. Un apprentissage qui n’a pas de limite, un apprentissage plus organique, plus libre, plus vibrant. Chaque enfant marchant à son propre rythme, chacun dans sa direction, et tous avancent.
Fibie et Nayla rejoignent alors le club aventure et celui de foot. Elles rayonnent de joie à l’idée de participer à ces activités avec tous les autres enfants — courir, jouer, faire partie d’une équipe, tisser des liens simples et puissants. Leur enthousiasme se répand comme une onde.
Le lendemain, nous partons tous ensemble faire du kayak dans une vaste mare formée par les pluies de la tsuyu. Le sol est recouvert d’une couche de trente centimètres d’argile : nos pieds s’enfoncent dans la boue fraîche tandis que nous avançons vers l’eau. Bientôt, nous nageons, nous grimpons sur les kayaks, nous jouons à garder l’équilibre — tous les enfants serrés sur une embarcation trop petite, riant aux éclats, défiant les lois de la gravité.
Dans cette famille, une grande énergie circule, vivante, contagieuse. Ils cherchent à être le plus autonomes possible et multiplient les choix écologiques dans leur manière de vivre, avec simplicité et conviction. Cette rencontre est un cadeau : elle nous anime, nous inspire, nous rassemble.
Mais plus encore, nous sommes touchés par les étincelles dans les yeux des enfants, leur créativité débordante, leur manière libre et joyeuse d’habiter le monde.
Finalement, nous passons quatre jours à vivre tous ensemble dans ce foyer réellement chaleureux — un lieu où l’on se sent accueilli, enveloppé, chez soi.
Céline, Xavier, Nayla et Fibie
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