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Quand la planète se fait entendre


Un grondement lointain, une alerte, et soudain le Pacifique retient son souffle. Sous nos pieds, la Terre frémit, ses pulsations se répercutant jusque dans nos corps. Entre cendres portées par le vent et murmures des plantes, le monde semble vouloir nous rappeler que nous faisons partie de son battement.

Tsunami ! Nous venons de recevoir une alerte sur notre téléphone. Un tremblement de terre de 8,8 sur l’échelle de Richter vient d’ébranler la péninsule du Kamtchatka à quelques centaines de kilomètres d’où nous nous trouvons. Un des cinq plus grands tremblements enregistrés durant ce siècle !


À Kushiro, nous serons dans les premiers à être touchés après le Kamtchatka et Sakaline en Russie, et la péninsule de Nemuro à Hokkaido. Même Hawaii vient d’émettre une alerte tsunami et toute la côte Pacifique du Japon a lancé un avis d’évacuation.

Cela fait des jours que nous roulons le long du Pacifique, à quelques mètres des berges, dans des tunnels que les vagues lèchent, dans des régions où aucune route ne s’éloigne de ce titan ou n’échappe dans les montagnes. Mais à cet instant même, nous sommes au sommet des collines de la ville, juste à côté des centres d’évacuation. Nous sommes en sécurité.


L’alerte a duré 24 heures durant lesquelles, les résidents en zone rouge ont été évacués à travers tout le Japon. 2 millions de personnes. La majorité des magasins sont fermés excepté ceux d’alimentation qui se trouvent suffisamment éloignés des côtes dangereuses. Finalement, le niveau de la mer a monté d’une trentaine de centimètres et les vagues sont restées calmes à Kushiro. Il n’y a pas eu de désastre. Pourtant, nous sentons bien que cet incident ne fait qu’augmenter la tension latente qui se trouve au Japon. La faille de Nankai qui a produit certains des plus grands tremblements de terre ainsi que des tsunamis destructeurs est un danger imminent, ne cesse de répéter les scientifiques. À Hokkaido, c’est la fosse des Kouriles qui est redoutée. Une dépression sous-marine où convergent les plaques tectoniques du Pacifique et celle d’Okhotsk, susceptible de déclencher un mégaséisme de magnitude 9. Nous sentons bien que ce spectre en plus d’être alimenté par les récents événements, porte aussi les souvenirs du désastre de Tohoku de 2011. La peur s’étend comme un brouillard sur les terres.


Pour nous aussi, les secousses sont de plus en plus marquées, à l’image la dernière que nous avons ressentie sous tente. Suffisamment longue et intense pour que l’impression soit plus qu’un malaise à peine perceptible. Non cette fois, toute la terre bougeait, le sol sous nos pieds provoquait des mouvements que notre corps ressentait. Il n’y avait pas le bruit des cliquetis, des bruissements et des craquements des décorations, des meubles et des bâtisses, mais il y avait cette terre qui frémissait. À cet instant, c’est un peu comme si tout ce que nous prenions pour acquis était ébranlé. Lorsque même le sol tremble, que reste-t-il de réellement tangible ?


Chaque nation, chaque pays, chaque région se préoccupent de ses propres spectres, de ces désastres naturels, et pourtant personne ne peut ignorer que la magnitude d’événements, de leurs intensités, de leurs nombres augmente à travers le globe. Plus encore, certains murmurent que le cercle de feu du Pacifique se réveille. La terre sous nos pieds n’est pas inerte. Elle n’est pas morte, ni terminée. Elle est vivante. Et ses pulsations semblent s’accélérer. Le long de cette longue ligne de feu, certains recoins tremblent, d’autres éruptent. Quelques heures après le tremblement du Katchmaka, le plus grand stratovolcan d’Eurasie a explosé, le Klyuchevskaya. Somptueuse plume qui s’élève dans les cieux, sang brûlant de la terre qui relâche la pression de ces blessures.


Nous nous sentons bien loin de cette réalité et pourtant les cendres lancées dans un ciel bleu cyan sont transportées à des milliers de kilomètres, allant même jusqu’à influencer les précipitations et les moussons. Nous sommes tellement préoccupés par le bruit de nos empires digitaux que nous sommes aveugles à l’interconnexion de tout ce qui nous entoure. Plus encore, nous oublions que nous en faisons partie, que nous sommes co-créateurs. Ces grognements sourds, les volcans dormants qui sursautent, le réveil du cercle de feu du Pacifique est peut-être là pour témoigner de la seule force qui semble capable de nous rendre humbles : la terre elle-même.

Et actuellement, elle est complètement réveillée. Elle n’a pas de gouvernement, pas de politique, pas d’ego. Et nous ?

Quand est-ce que les lois du vivant seront à nouveau au centre de nos choix ?

Le vivant, parlons-en. Alors que les ombres des tremblements de terre et des tsunamis ternissent le paysage, les autorités sont claires. Nous ne pouvons pas prédire des tremblements, mais nous pouvons nous y préparer. Et pourtant, un chuchotement se réveille. Certains ont vu les animaux fuir avant que les gigantesques vagues de tsunamis n’engloutissent les terres. Nous avons été témoin, des biches courir pour leur vie au cœur du parc de Nara, clairement elles avaient ressenti quelque chose. Quoi ?


Pour la plupart, ce ne sont que légendes. Et pourtant au Japon, certains visages taillés par les rides jurent qu’ils ont entendu le bambou chuchoter quelques jours avant que la terre ne tremble. Les plantes ne peuvent pas fuir, mais est-ce qu’elles seraient capables de répondre ?

Est-ce que le vivant est capable d’entendre à des fréquences que nous aurions oublié ?

Des scientifiques italiens ont découvert en 2011 que les plantes réagissent quelques heures avant les séismes. Elles peuvent détecter et réagir à certains changements environnementaux associés à l’activité tectonique, comme les vibrations, les conditions du sol et les changements de niveaux des eaux souterraines. L’incroyable sensibilité des végétaux et leur capacité à réagir pourraient ainsi servir d’indicateurs naturels d’une activité sismique imminente.

Cette sensibilité nous met aussi face à notre rapide déconnexion de l’environnement qui nous entoure, non seulement par la perte de connaissances transmises oralement pour la survie, mais aussi face à la perte de notre instinct, de la détection des signaux bioélectriques, de ces sens que nous sommes incapables d’activer dans les murs stériles de nos cellules anti-sensorielles qui constitue la gloire de nos sociétés dites développées.

Céline, Xavier, Nayla et Fibie


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